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Publié par Lionel Cosson

Jamais notre héroïne ne s’était sentie aussi peu maîtresse de son destin.

Jamais elle n’avait eu autant l’impression d’être une marionnette.

A peine débarquait-elle dans un monde inconnu qu’on voulait attenter à sa vie.

A peine se promenait-elle quelque part qu’on rapportait aux autorités (in)compétentes ses moindres faits et gestes.

Décidément, Sophie Freux de la Fuligineuse ne passerait jamais inaperçue !

Dans ce cas de figure, elle inspirait la peur et la méfiance.

Claudia da Capo, quant à elle, n’y comprenait plus rien : deux personnes rapportant à ses deux rois d’oncles l’arrivée d’une étrangère sur leur territoire, c’était Mensonge et Machination qui s’invitaient dans l’île !

Quelles pouvaient être leurs motivations ?

Quel effrayant fardeau Sophie Freux de la Fuligineuse traînait-elle avec elle pour provoquer de telles réactions ?

Stefano Staccato, lui, semblait irrité par la dernière remarque de son frère :

« Tu aurais mieux fait de te taire ! Tu ne sais jamais tenir ta langue, Lorenzo ! »

Ledit Lorenzo paraissait, en effet, assez embarrassé.

Il avait, manifestement, dit quelque chose qu’il n’aurait pas dû dire.

A présent, il bredouillait, il s’agitait, et regrettait amèrement ses propos.

Inévitablement, sa nièce lui posa cette question :

« Qui est cette personne ?

_ Cette… Cette personne… Cette femme… bredouilla-t-il, c’est une mercenaire que nous avons engagé, et… »

Laissant Legato s’embrouiller dans de fumeuses explications, Claudia se tourna vers Sophie en lui demandant si elle connaissait une mercenaire qui pourrait avoir quelque chose à lui reprocher.

La jeune fille de suie répondit par la négative en lui disant qu’elle n’avait jamais connu de près ou de loin une telle personne.

Et la claviériste de s’adresser de nouveau à ses deux oncles :

« Ne cherchez pas à vous justifier ! Tout cela sent le secret à plein nez !

_ Mais… balbutia Legato.

_ Je ne veux pas le savoir, tonna Claudia da Capo, et quoi qu’il en soit, tant que Sophie Freux de la Fuligineuse sera avec moi, il ne lui arrivera rien ! Autant dire que vous n’avez pas intérêt à tenter quoi que ce soit !

_ Nous constatons, qu’en effet, il serait assez malvenu d’attenter à la vie de cette étrangère puisqu’elle te connaît ! conclut prudemment Lorenzo.

_ Ne nous fâchons pas davantage avec notre nièce ! observa sagement Staccato. »

La paire royale regarda à nouveau Sophie Freux de la Fuligineuse en lui jetant au visage :

« Vous avez de la chance d’avoir rencontré Claudia da Capo ! Qui sait ce qui vous serait arrivé si ça n’avait pas été le cas ? Nous n’osons l’imaginer ! »

La cacoxénienne ne répondit pas.

La philomélienne, elle, explosa :

« Pourquoi nous avoir fait venir, alors ?

_ Quand nous avons décidé de faire venir cette demoiselle au palais, nous ne nous doutions pas qu’elle avait fait ta connaissance ! dit Legato.

_ Je vois… Dois-je comprendre que votre attitude agressive envers elle n’est rien d’autre que de la frustration ?

_ Non ! Cette jeune fille est un poison ! Si tu veux notre avis, tu ne fais pas le bon choix en essayant de la protéger ! C’est à tes risques et périls ! répondit le même Legato.

_ Nous avons été mis en garde ! Elizabeth des Bécarres nous a dit de nous méfier d’elle et notre mercenaire nous a dit qu’elle possédait suffisamment de magie pour faire courir le pays à sa ruine ! ajouta Staccato qui commençait à trouver un certain charme aux phrases longues.

_ De la magie ? C’est n’importe quoi ! » s’exclama Claudia.

Sophie Freux de la Fuligineuse n’était pas loin de penser la même chose même si elle était plutôt flattée que de tels bruits courent à son propos.

« Une personne qui sait tirer de tels sons d’une guitare ne peut pas être tout à fait mauvaise ! renchérit la claviériste.

_ Ah bon ? Alors, comme ça, vous êtes musicienne, vous aussi ? fit Lorenzo legato avec un intérêt pour l’étrangère qu’on ne lui avait pas connu jusqu’ici.

_ Oui ! répondit laconiquement la jeune fille qui trouvait là la première occasion de pouvoir dire quelque chose aux dirigeants philoméliens.

_ Intéressant… dit Staccato en se touchant le menton.

_ Malgré tout, mademoiselle de la Fuligineuse, sachez que nous vous tiendrons à l’œil, d’une manière ou d’une autre ! Tenez-vous le pour dit !

_ Nous pourrons toujours être mis au courant de vos paroles ou de vos agissements, de toute façon ! Vous voyez ce que je veux dire… »

Nul besoin d’être devin, l’allusion n’était que trop claire.

« Il y a, cependant, un point que j’aimerais éclaircir avec vous, si vous n’y voyez pas d’inconvénient ! » intervint Claudia.

La politesse feinte de leur nièce n’était pas sans inquiéter les deux oncles.

« Non… Non… Bien sûr ! Et quel est ce point que tu aimerais éclaircir ? demanda Legato, visiblement mal à l’aise.

_ J’aimerais connaître l’identité de votre mercenaire si c’était possible ! » dit Claudia d’un ton mesuré et malicieux.

Le binôme royal blêmit.

« C’est… C’est impossible ! hurlèrent de concert les deux oncles.

_ Impossible ?! Pourquoi ?

_ Mais… Mais… Parce que si nous divulguions l’identité de cette mercenaire, elle ne pourrait plus accomplir son travail aussi efficacement, et…

_ Cela ne te concerne pas !

_ Très bien ! Je ne m’immiscerai pas dans vos petits secrets ! Mais sachez une chose : si, par hasard, il devait arriver malheur à Sophie Freux de la Fuligineuse, je vous en tiendrai pour responsables et vous devriez en payez les conséquences ! »

Sourires embarrassés de Legato et Staccato.

Sourire carnassier de Claudia da Capo.

Sourire esquissé de Sophie Freux de la Fuligineuse.

Lorenzo s’agitait, faisant de grands mouvements avec ses bras, comme s’il essayait de chasser la question qu’avait posée sa nièce.

Staccato, lui, demeurait immobile, plus austère et plus taciturne que jamais, comme s’il essayait d’oublier par le silence les propos menaçants de sa nièce.

« De toute façon, ce qui nous importe aujourd’hui, ce n’est pas l’identité de telle ou telle personne mais notre discours royal ! dit péremptoirement Legato.

_ Un discours royal ? Voilà bien longtemps que vous ne vous étiez pas adonnés à une telle fantaisie ! observa la claviériste.

_ Que veux-tu, les circonstances l’exigent ! Le peuple philomélien doit savoir que nous avons trouvé le moyen de venir à bout du mal inconnu qui touche l’archipel !

_ D’ailleurs, nous devons encore avoir une entrevue avec notre magicienne ! Combattre le fléau, soit… Mais où ? Quand ? Comment ? Il faut que l’exploit soit suffisamment mis en scène ! Il en va de notre crédibilité ! s’emballa Staccato.

_ C’est un peu paradoxal, vous ne trouvez pas ?

_ Pas le moins du monde ! Il ne faut rien laisser au hasard si nous voulons reconquérir le cœur des philoméliens !

_ … Et mettre en place notre politique phonique !

_ Ah oui, c’est vrai… Et en quoi consiste cette politique phonique ? demanda Claudia d’un ton trop innocent pour être honnête.

_ L’institutionnalisation de la consonance ! répondit fièrement Legato.

_ L’institutionnalisation de la dissonance ! » répondit tout aussi fièrement Staccato.

Le mal était fait.

Une terrible joute de balistique oculaire avait commencé entre les deux oncles.

« L’institutionnalisation de la consonance ?! Tu veux donc que l’Archipel de Philomèle ressemble à un immense lac des cygnes ? enragea Stefano.

_ L’institutionnalisation de la dissonance ?! Tu veux donc que l’Archipel de Philomèle ressemble à une batterie de cuisine ?» hurla Lorenzo.

Claudia riait à gorge déployée.

Les deux oncles, se rendant compte qu’ils avaient basculé tête la première dans le piège de leur nièce, se ressaisirent et mirent leur rancune dans leur poche pour pouvoir se la lancer au visage une autre fois.

« Hum… Bref ! Nous avertirons le peuple philomélien tout à l’heure… nous les rassemblerons sur la grande place à l’aide du Carillon Cornu ! expliqua Legato.

_ C’est cela même ! Le Carillon cornu ! ajouta Staccato.

_ Le Carillon Cornu ? Vous voyez les choses en grand ! » fit Claudia, impressionnée.

Le Carillon Cornu était un carillon spécial qui servait à rassembler le peuple de l’archipel pour les occasions extraordinaires et dont le nom venait de deux excroissances dues à un mystérieux défaut de fabrication.

Autant dire qu’il sonnait très rarement et quand la situation était critique.

« Euh… Oui ! Il faut bien ça pour convaincre la foule ! fit Legato, flatté.

_ … Et pour annoncer la fin du fléau ! ajouta Staccato.

_ Maintenant, vous serez bien gentilles de nous laisser ! Nous sommes très occupés !

_ … Et nous devons nous concentrer !

_ Mais c’est vous qui… » balbutia Claudia.

Elle n’eut pas le temps d’achever sa phrase.

Lorenzo Legato et Stefano Staccato avaient déjà disparu par une porte dérobée, accompagnés par plusieurs gardes royaux.

Sophie Freux et Claudia da Capo étaient, à présent, seules dans l’immense salle.

La claviériste bouillait de colère.

La guitariste, elle, était inquiète.

En effet, pendant qu’elle se faisait vilipender par la royale paire de Philomèle, elle avait remarqué que ceux qui la formaient avaient autour du cou d’étranges perles qui n’étaient pas sans rappeler celles que la femme de son rêve portait.

Sophie Freux de la Fuligineuse avait un mauvais pressentiment.

Et Claudia da Capo de lui dire :

« Venez, allons-nous-en ! L’atmosphère est trop étouffante ici ! »

Ciel de Suie - Chapitre 11 (deuxième partie) - Deux oncles bornés et un carillon cornu -
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