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Publié par Lionel Cosson

Cela paraissait impossible mais il fallait se rendre à l’évidence : Lorenzo Legato et Stefano Staccato, les deux oncles de Claudia da Capo, étaient déjà au courant de l’intrusion de Sophie Freux de la Fuligineuse dans leur archipel !

Qui donc avait bien pu avertir les deux régents de sa venue ?

Avancer une réponse paraissait hasardeux.

Accuser quelqu’un semblait l’être encore plus.

Et quel que fut le résultat de ces opérations et même si leur nièce l’accompagnait, notre courageuse six-cordiste ne pouvaient échapper à son présent immédiat : faire face à la redoutable et plénipotentiaire paire de l’Archipel de Philomèle.

Maintenant, les gardes étaient partis et la cacoxénienne se trouvait dans une salle immense.

Si l’architecture de celle-ci ne s’éloignait en rien des canons philoméliens en la matière, sa décoration, en revanche, étonnait par son étrangeté.

Le côté gauche, clair et lumineux, se distinguait par ses ornements de toutes sortes : lustres dorés, tableaux champêtres et chamarrés, instruments aux formes chantournées, etc.

Le côté droit, sombre et mal éclairé, se faisait remarquer, quant à lui, par son côté épuré et même austère : lampes transparentes et aux formes géométriques, peintures abstraites et monochromes, instruments à l’esthétique glacée, etc.

Il n’y avait pas besoin de réfléchir très longtemps pour se rendre compte que tout cela était le symbole de la mésentente cordiale entre Lorenzo Legato et Stefano Staccato.

On ne pouvait concevoir que des frères fussent si différents.

Lorenzo, avec des longs cheveux raides qui lui descendait le long du visage et son superbe costume royal, laissait voir dans ses yeux pétillants l’âme d’un séducteur qui se faisait un devoir de succomber à tous ses élans, qu’ils fussent charnels ou spirituels.

Ses mouvements étaient élégants et gracieux, et il semblait parfaitement à l’aise.

Stefano, lui, les cheveux courts et les traits burinés, étonnait par sa sévérité vestimentaire, par son regard sombre et par ses gestes martiaux.

Ses mouvements étaient nerveux et saccadés et il semblait prêt à exploser d’une minute à l’autre.

Bien qu’ils fussent tous les deux rois et que leurs trônes fussent côte à côte, Legato et Staccato étaient deux univers qui ne devaient jamais se rencontrer.

La seule chose qui réussissait à les réunir à ce moment-là, c’était leur curiosité commune pour l’étrangère qui, la mère de toute les musiques savait comment, avait atterri dans leur cher archipel.

Assis, immobiles, ils la fixaient avec l’air de l’entomologiste qui s’apprête à épingler sauvagement une nouvelle espèce de papillon.

Sophie, elle, ne savait ni quoi penser ni quoi faire.

Elle s’abstint donc, par prudence, de penser et de faire quoi que ce soit, se contentant de regarder droit dans les yeux le royal binôme.

Claudia da Capo, pour sa part, peu respectueuse du protocole et peu encline à se réjouir de ce qui arrivait à Sophie Freux de la Fuligineuse, était appuyée contre une colonne, les bras croisés et la mine sombre.

Ses deux oncles paraissaient surpris de la voir.

L’atmosphère était si lourde qu’un titan se serait démis une épaule à essayer de la porter.

Leurs altesses prirent la parole :

« Je constate que les étrangers ont bien peu de manières ! lança Legato comme on lance une fiole de poison.

_ Navrant ! ajouta Staccato.

_ Sachez, mademoiselle, que vous devriez être à genoux en train de nous saluer et de nous rendre hommage ! Or, que constatons-nous ? Vous êtes là, debout, immobile, affichant un mépris ostensible ! Si vous n’étiez pas accompagnée par Claudia, je ne donnerais pas cher de votre peau ! reprit Legato.

_ Insultant ! surenchérit Staccato.

_ Je ne vois pourquoi elle s’abaisserait à une telle chose ! dit Claudia qui ne se donna même pas la peine de regarder ses oncles.

_ Nièce sans cœur, nièce sans peur ! dit le plus sévère des deux, en levant les yeux au ciel, comme s’il se parlait à lui-même.

_ Et pourquoi ne devrait-elle pas s’abaisser à une telle chose, je te prie, Claudia ? demanda le plus prolixe des deux, nullement ému par l’insolence de sa nièce.

_ Parce que vous ne le méritez pas !

_ Nous ne le méritons pas ?! N’oublie pas que nous sommes rois et qu’à ce titre nous sommes en droit d’attendre le plus grand respect de la part de nos sujets et de celle des étrangers, bien sûr !

_ Ce n’est pas ce que je voulais dire !

_ Et qu’as-tu voulu dire ?

_ Vous ne le méritez pas car vous n’avez rien fait qui soit digne d’admiration ! Je veux dire, qui justifie que quelqu’un ait à faire pour vous le sacrifice de sa dignité ! Avez-vous réussi à vaincre le fléau qui ronge nos îles ? Non ! Avez-vous réussi à convaincre le peuple philomélien ? Non ! Alors n’exigez pas d’une étrangère qu’elle s’agenouille pour vous rendre gloire ! »

Sophie, qui était la cause de cette discussion et qui n’avait pas encore eu l’occasion de prendre la parole, s’amusait des remarques de Claudia da Capo : sous son apparente timidité, la jeune fille cachait un tempérament extrêmement vindicatif. Il suffisait d’en constater les effets sur ses deux oncles : Lorenzo Legato qui, jusque là, affichait une assurance à l’épreuve des balles, perdit son calme et se laissa aller à une explosion de colère nucléaire :

« Que… Quoi ? Comment oses-tu ? Parler… A tes oncles… De la sorte ! Sale petite… Tu... Tu… Es bien comme ton père ! »

Quant à Stefano Staccato qui avait une expression d’énervement perpétuel sur le visage, on devinait son courroux à son inhabituelle faconde :

« Inadmissible ! Inqualifiable ! Intolérable ! Tu… Es bien comme ton père ! »

Claudia da Capo, les yeux fermés et avec une expression d’une froideur terrible, écoutait sans sourciller les divagations lexicales des deux tristes sires.

On lisait sur son visage un souverain mépris.

Observant avec délectation les dégâts qu’elle avait provoqués dans les rangs ennemis, elle reprit :

« En effet, je ne peux pas le nier ! Je suis comme mon père ! D’ailleurs, je pense qu’il aurait honte s’il voyait comment vous dirigez ce pays, et comment vous traitez les étrangers qui s’y risquent !

_ Malheureusement, il n’est plus là ! fit remarquer malicieusement Legato.

_ Et nous sommes les dirigeants de ce pays ! ajouta un Staccato d’un réalisme à toute épreuve.

_ Ce n’est qu’une vue de l’esprit ! Maîtrisez-vous vraiment quelque chose ? Laissez-moi en douter !

_ Vue de l’esprit ou non, nous sommes quand même à la tête de ce pays ! Ne l’oublie pas ! dit Legato pris d’un sursaut d’autorité.

_ Et des têtes pensantes qui ont trouvé le moyen d’en finir avec un horrible fléau ! » s’exclama Staccato avec fierté.

Claudia da Capo, en entendant cette dernière phrase, fut surprise au point de presque en perdre l’équilibre.

Sophie Freux de la Fuligineuse, elle, attendait d’être à nouveau l’objet de la conversation.

« Vous ? En finir avec ce fléau ? Laissez-moi rire ! ne put s’empêcher de s’exclamer la claviériste.

_ Tu peux rire tant que tu veux, Claudia, mais ce n’est là que la vérité ! déclara Legato qui avait retrouvé toute son assurance.

_ Vous ?

_ Nous ! dit Staccato en bombant fièrement le torse.

_ Nous et notre atout ! ajouta Legato en lâchant son argument massue.

_ Votre atout ? Qu’entendez-vous par votre atout ? demanda Claudia, déstabilisée.

_ Par notre atout, nous entendons l’aide d’une femme capable de combattre la maladie qui frappe l’Archipel de Philomèle.

_ Et même capable de l’éradiquer ! dit Staccato en faisant une grimace effrayante.

_ Ah bon ? Vraiment ? Avez-vous déjà rencontré cette personne ?

_ Oui et non… ! fit Legato.

_ D’une certaine façon… ! fit Staccato.

_ Avez-vous déjà rencontré cette personne, oui ou non ? redemanda Claudia avec une nuance d’agacement dans la voix.

_ Nous l’avons rencontré, mais nous n’avons pas vu son visage !

_ … Qui était dissimulé sous un capuchon !

_ … Mais elle avait une fort belle voix !

_ … Et d’impressionnants pouvoirs magiques !

_ D’impressionnants pouvoirs magiques ? Voyez-vous cela… ! s’exclama Claudia qui n’avait pas du tout l’air convaincu.

_ Elle a fait disparaître cette vérole dorée d’un claquement de doigt !

_ Ni plus ni moins ! »

En entendant ces mots, Claudia da Capo ne put retenir une exclamation de surprise.

Sophie Freux de la Fuligineuse non plus d’ailleurs.

« Comment est-ce possible ? Même nos magiciens les plus émérites n’y sont pas parvenus ! Qui… Qui est cette personne ?! demanda la jeune fille aux cheveux roux aussi exaspérée qu’interloquée.

_ Malheureusement, elle a presque aussi bien caché son identité que son visage ! avoua Legato, la mine contrite.

_ … Et nous ne connaissons d’elle que son nom ! ajouta Staccato.

_ Comment se nomme-t-elle, alors ? s’énerva Claudia.

_ Elle a dit s’appeler Elizabeth des Bécarres ! révéla Legato.

_ Elizabeth des Bécarres ?

_ C’est ce qu’elle a dit !

_ Elle ne vous a rien dit de plus ?

_ Si, bien sûr ! Ce qu’elle exigeait en espèces sonnantes et trébuchantes !

_ Ah, Je vois ! Plutôt procédurière comme magicienne !

_ Elle nous a aussi parlé d’autre chose !

_ Ah bon… ? Et quoi donc… ?

_ Eh bien de celle qui t’accompagne ! » dit Staccato en désignant méprisamment la cacoxénienne du doigt.

Claudia da Capo faillit tomber une nouvelle fois.

Sophie Freux de la Fuligineuse, elle, chancela sous le coup de la révélation.

Jamais elle n’avait côtoyé de près ou de loin une personne qui se nommait Elizabeth des Bécarres !

D’ailleurs, en avait-elle eu matériellement le temps ?

Pourquoi un tel mensonge ?

Elle regarda en direction de Claudia.

A en juger par son expression, elle ne semblait pas connaître cette femme non plus.

Ravi de l’effet qu’il avait produit, Lorenzo prit le silence et le rompit :

« Tout à fait ! Elle nous a dit de nous méfier d’une étrangère qui rôdait dans l’île de Genèse et qui répondait au nom de Sophie Freux de la Fuligineuse !

_ … Nom à la sonorité parfaitement désagréable !

_ … Et qui renvoie à une jeune fille à l’accoutrement ridicule ! »

L’intéressée ne cilla pas.

Claudia montra les dents.

Lorenzo Legato poursuivit :

« Au début, je n’ai pas cru cette femme ! Pensez-vous : une étrangère se promenant tranquillement dans l’archipel ! C’était à peu près aussi probable que l’existence de la mère de toutes les musiques ! Et puis quelqu’un d’autre m’a rapporté, qu’effectivement, une jeune fille à la tenue étrange se trouvait sur l’île de Genèse !

_ Quoi ? Quelqu’un d’autre ? Ce n’est pas possible ! ne put se retenir de dire Claudia.

_ Détrompes-toi ! Et cette personne m’a même conseillé de l’éliminer, purement et simplement ! »

Ciel de Suie - Chapitre 11 (première partie) - Deux oncles bornés et un carillon cornu -
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