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Publié par Lionel Cosson

« Qui est cette belle jeune fille qui t’accompagne, Claudia ? » Cette question, portée par une voix rauque et puissante et qui avait la patine du temps et des alcools épais, était posée par un homme d’un âge avancé, à la longue et lisse chevelure blanche et au malicieux monocle.

Il se tenait derrière une grande table sur laquelle étaient posés fioles, alambics et autres tubes à essais dans lesquels bouillaient, avec un bruit agréable, toutes sortes de solutions.

Bien qu’il semblât assez grand, il paraissait presque écrasé par ce qui l’entourait.

En effet, de haut en bas et de gauche à droite, entassés, empilés ou suspendus, les instruments de musique prenaient toute la place disponible autour de lui.

Dans la pièce, flottait une agréable odeur de bois qui se mêlait à beaucoup d’autres, plus indéfinissables, provenant, sans doute d’expériences en cours.

Ayant quitté pour un petit moment ses absorbantes recherches, l’homme fixait d’un œil aussi paisible que bienveillant les deux musiciennes qui venaient d’entrer chez lui.

« Cette belle jeune fille qui m’accompagne ? En voilà des façons de parler, Ennio ! A ton âge, tu ne t’es pas encore rendu compte qu’aborder les femmes de la sorte était le plus sûr moyen de les faire fuir ? dit Claudia avec un ton légèrement amusé.

_ Ah, que veux-tu, Claudia, on ne se débarrasse pas si facilement de ses mauvaises habitudes ! répondit l’homme, le visage illuminé par un large sourire.

_ Ce n’est pas ce que j’attends de toi !

_ Alors que me veux-tu ?

_ Je veux que tu héberges cette jeune fille pour quelques temps !

_ Moi, héberger cette jeune fille ? Moi, Ennio Crescendo, luthochimiste distingué, accueillir dans mon antre cette perle de féminité ? Moi, qu’on surnomme dans tout Genèse le pervers polyphonique, loger ce parangon de beauté ? Ah, ah, ah ! Il faut qu’elle ait de bien graves ennuis pour que tu me demandes une telle chose, Claudia !

_ Elle a de graves ennuis !» répondit celle-ci.

L’autoproclamé pervers polyphonique et luthochimiste regardait Sophie Freux de la Fuligineuse en réajustant son monocle et semblait se livrer à de profondes et pénibles réflexions.

La jeune fille de suie l’observait avec attention, le détaillant de la tête aux pieds : sa chemise blanche et son pantalon noir faisaient ressortir les rides de son visage, rides qui le faisaient ressembler au bois qu’il travaillait.

Son air malicieux au premier abord, laissait voir en arrière-plan une tristesse qui devait être le résultat de beaucoup d’épreuves et d’aventures.

Ses gestes lents et mesurés laissaient deviner la rigueur et la concentration sous le masque d’une apparente impulsivité.

Celui qui s’appelait Ennio Crescendo était plus complexe qu’il n’y paraissait, et ses yeux brillaient d’un tout autre éclat que celui de la perversité, quoi qu’il en dise, et quoi que Claudia en pense.

L’homme sortit bientôt de son silence :

« Veuillez excuser le manque de tact dont j’ai fait preuve en vous voyant, mademoiselle ! Je me présente…

_ Ennio Crescendo, luthochimiste et pervers polyphonique et, accessoirement, vieille connaissance de Claudia da Capo ! poursuivit Sophie Freux de la Fuligineuse.

_ Que…

_ Me trompe-je ?

_ Non, mais…

_ Alors laissez-moi me présenter à mon tour, car cela fait un bon chapitre que je n’ai pas eu l’occasion de parler : je m’appelle Sophie Freux de la Fuligineuse et je viens d’une ville qui a pour nom Cacoxène. Je ne sais pas par quel miracle j’ai atterri ici, mais j’espère bientôt le découvrir. Une déesse de la destruction est à mes trousses sans que je sache comment et une déesse de la musique m’a accueilli chez elle sans que je sache pourquoi. De plus, deux personnes dont j’ignore totalement l’identité veulent se débarrasser de moi par tous les moyens possibles. Enfin, je suis à la recherche d’un homme étrange que je connais à peine, qui répond au nom de Zygène de la Filipendule et qui est le seul à savoir comment retrouver des amis que j’ai perdus.

_ Vous avez oublié de dire que mes deux oncles vous détestent ! ajouta discrètement Claudia.

_ C’est vrai ! C’est un détail à ne pas négliger !

_ Vous n’avez rien oublié ? demanda Crescendo amusé par l’énumération de son interlocutrice.

_ Non ! Enfin, je crois… ! » dit Sophie Freux, étourdie par ses propres paroles.

Ennio, le luthochimiste, semblait à nouveau perdu dans ses pensées, mais, cette fois-ci, il semblait en proie à une espèce de douce rêverie.

« Sophie Freux de la Fuligineuse ? Cacoxène ? C’est bien ce que vous avez dit ? »

L’intéressée répondit par l’affirmative.

« C’est drôle comme certains mots ou certaines sonorités ont le don d’éveiller en vous des souvenirs !

_ Que voulez-vous dire ?

_ La sonorité particulière de votre nom et de celui de votre ville m’évoque ma jeunesse !

_ Votre jeunesse ?

_ Oui, quand j’étais sur un navire et que je parcourais les mers !

_ Toi ?! Tu as été marin ?! S’exclama Claudia, surprise par les paroles d’Ennio.

_ Oui, j’ai été marin ! Et aussi bizarre que cela puisse te paraître Claudia, j’aimais beaucoup ça ! lui répondit du tac au tac le luthochimiste.

_ Vous étiez sur un navire ? Vous commandiez ? lui demanda Sophie, plus qu’intéressée.

_ Commander ? Moi ? Non ! Mais j’ai été aux ordres d’un capitaine incroyable ! dit rêveusement Ennio, un capitaine qui avait vu Cacoxène ! Votre ville !

_ Un capitaine qui a vu Cacoxène ? Le pauvre ! Et comment s’appelait-il ? l’interrogea Sophie Freux de la Fuligineuse, brûlé par une curiosité au troisième degré.

_ Comment oublier son nom ! Il s’appelait Théophile de la Létalie ! »

Si le ciel de pierre de Cacoxène et de l’Archipel de Philomèle était tombé tout entier sur la tête de la six-cordiste, elle n’aurait pas été plus assommée qu’elle ne le fut au moment où Ennio Crescendo, le vieux luthochimiste, lui fit cette réponse.

« Que… Quoi ? Thé… Théophile de la Létalie… ?! Vous avez bien dit Théophile de la Létalie… ? bredouilla Sophie.

_ En effet, c’est bien ce que j’ai dit ! répondit fièrement Crescendo. Pourquoi paraissez-vous si étonnée, mademoiselle de la Fuligineuse ?

_ Co… Comment avez-vous réussi à le rencontrer ?! bredouilla de plus belle cette dernière.

_ Comment j’ai réussi à le rencontrer ?! Eh bien, il avait fait escale dans le port de l’île de Genèse, car il cherchait des hommes pour compléter son équipage ! Je me suis donc porté volontaire ! Rien de plus simple !

_ Rien de plus simple…

_ Ah, que ne donnerais-je pas pour revivre à nouveau des aventures en sa compagnie ! soupira le vieil homme. Vous avez réveillé en moi le démon de la nostalgie, mademoiselle de la Fuligineuse ! Ah… Et votre visage… Vos vêtements… Tout en vous me rappelle le capitaine de la Létalie !

_ Je ne sais pas comment je dois prendre votre dernière phrase !

_ Ne la prenez pas mal ! Prenez-la comme un compliment ! Je ne voulais pas insulter votre féminité… ! Je… Je voulais juste dire par là que, de votre personne, émanait un parfum de péripétie pareil à celui du capitaine… ! D’ailleurs, au vu de ce que vous m’avez raconté, je crois que je ne me trompe pas beaucoup !

_ Non, c’est vrai ! Je suis dans les ennuis jusqu’au cou, si c’est ce que vous entendez par parfum de péripétie ! conclut sombrement Sophie Freux de la Fuligineuse, la tueuse de métaphores.

_ Voilà mon intuition confirmée ! ajouta Ennio crescendo.

_ Et tu ne crois pas si bien dire ! » renchérit Claudia da Capo.

La jeune cacoxénienne, sous le coup des révélations inattendues du luthochimiste, se mit à fouiller avec frénésie dans son sac.

« Qu’est-ce que vous faites ?

_ J’aimerais, monsieur Crescendo, que vous jetiez un coup d’œil sur ceci ! » dit Sophie en tendant à ce dernier le capricieux livre de Théophile de la Létalie, Récit d’un Voyage en Terre Inconnue.

En voyant l’ouvrage, le vieux savant fut comme cloué sur place.

_ Mais… Mais… Je rêve ?! Mais… Mais… C’est le journal de bord du capitaine ! Ce… Ce n’est pas possible ! Co… Comment est-il entré en votre possession ?

_ C’est une chose qui serait trop longue à vous expliquer ! Mais, vous le reconnaissez… ?

_ Bien sûr ! Comment pourrais-je l’oublier ?!

_ Très bien ! Alors essayez de le lire maintenant ! »

Ennio prit précautionneusement l’opuscule et l’ouvrit pour, une seconde plus tard, pousser un cri de stupéfaction : « Mais… Mais il est vide !

_ Il est vide ! répéta Sophie.

_ Pourtant, c’est son journal de bord ! Il n’y a aucun doute là-dessus ! Quel maléfice…

_ … recèle ce livre ? C’est ce que je cherche à savoir, entre autres choses !

_ Mais… Ce livre… balbutia Ennio Crescendo.

_ … Est un cadeau empoisonné d’une déesse cacoxénienne… ! Le début de mes ennuis… ! Je n’aurais jamais dû l’accepter !

_ Une déesse cacoxénienne ? C’est… C’est incroyable ! Pourquoi avait-elle l’ouvrage du capitaine de la Létalie ?

_ Je me pose la même question que vous !

_ Tu vois, Ennio, cette jeune fille n’est pas ordinaire ! Elle dégage un parfum de péripétie ! ajouta avec une pointe de moquerie Claudia qui était déjà au courant des mésaventures de Sophie Freux de la Fuligineuse.

_ En effet…

_ Et pour ne rien arranger, on veut l’arrêter et la tuer !

_ L’arrêter ?

_ Legato et Staccato… !

_ La tuer ?

_ Une magicienne et une mercenaire… !

_ Mais encore… ?

_ La suite nous le dira ! »

Ennio Crescendo se gratta la tête, regardant alternativement le sol et le plafond. Enfin, il dit :

« Bienvenue dans ma modeste demeure, mademoiselle de la Fuligineuse ! »

Claudia da Capo sourit et parut satisfaite de la réponse du luthochimiste.

Sophie Freux de la Fuligineuse, elle, ne sourit pas.

Elle osa même reprendre la parole :

« Je vous remercie de m’accueillir, mais puis-je vous poser une question ? »

Le vieil homme s’attendait au pire.

« Allez-y, je vous écoute !

_ Qu’est-ce qu’un luthochimiste ? »

Ennio Crescendo poussa un soupir de soulagement.

« Ce n’est que ça ?! Eh bien, la luthochimie est une science qui a pour but d’améliorer les instruments.

_ Améliorer les instruments ? Et comment ?

_ En intervenant dans leur structure atomique ! »

La jeune fille de suie lâcha un « Ah… » lourd d’ignorance.

« Je m’explique ! La luthochimie ne fait qu’améliorer un principe qui existe déjà !

_ Et quel principe ?

_ Tout son est le résultat de frottements d’atomes !

_ Vous m’en voyez ravie !

_ … Donc, la luthochimie sert à optimiser ces frottements pour obtenir les sons les plus harmonieux !

_ Je vois… Plus facile à expliquer qu’à réaliser !

_ Je ne vous le fais pas dire ! Mais je suis arrivé à quelques résultats ! Par exemple, j’ai réussi à mettre au point une sorte de vernis qui, appliqué sur un instrument de musique, permet d’en améliorer les sonorités de façon assez sensible ! »

Sophie Freux de la Fuligineuse lâcha un « Ah… » lourd d’indifférence.

« … Jusqu’à en devenir auditivement divin ! poursuivit Ennio Crescendo. D’ailleurs, à propos de divinité, n’avez-vous pas dit, tout à l’heure, qu’une déesse vous avait accueilli chez elle ?

_ C’est ce que j’ai dit, en effet !

_ Et pourriez-vous me dire comment s’appelait cette déesse ?

_ Eh bien…

_ Gwladys Dièse de la mélique ! coupa Claudia cherchant à devancer la six-cordiste.

_ Gwladys Dièse de la Mélique ? Je m’en doutais ! » dit Ennio Crescendo qui, contrairement à ce qu’on aurait pu croire, n’avait pas du tout l’air surpris par cette révélation.

La jeune cacoxénienne se mit à nouveau à fouiller avec frénésie dans son sac. Cette fois-ci, elle en retira le murex musical de la mère de toutes les musiques.

A sa vue, le luthochimiste ne put s’empêcher de pousser un cri d’admiration :

« Il est… Superbe !

_ C’est ce que je pense aussi ! fit Sophie Freux de la Fuligineuse.

_ Rien qu’en le regardant, on devine qu’il n’est pas l’œuvre de la main de l’homme ! s’exclama le vieux savant.

_ … Et quand on l’entend, on a encore moins de doutes ! » poursuivit Claudia.

Profitant que le luthochimiste et la claviériste s‘extasiaient, à juste titre, sur l’instrument, Sophie le porta à sa bouche pour en extraire quelques mélodies inoubliables.

Ils se turent immédiatement, complètement fascinés par ce qu’ils entendaient.

Les doigts longs et fins de la cacoxénienne virevoltaient sur le divin coquillage, exécutant un air de sa ville maudite, un air qui avait échappé au naufrage de sa mémoire.

C’était une musique qui ne ressemblait à rien de connu et d’entendu. C’était une musique toute en violents contrastes qui vous plongeait successivement les neurones dans un haut-fourneau et dans un bain d’azote liquide.

C’était une musique à la Sophie Freux de la Fuligineuse.

Ciel de Suie - Chapitre 12 (première partie) - Le pervers polyphonique
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