Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Publié par Lionel Cosson

La femme aux terrifiants pouvoirs magiques avança lentement en direction des deux musiciennes et quand elle ne fut plus qu’à un mètre d’elles, elle s’arrêta.

Elle allait prendre la parole mais Claudia da Capo ne lui en laissa pas le temps :

« J’ai cru comprendre que vous aviez besoin de notre sang ! lui dit-elle.

_ En effet, c’est de votre sang dont j’ai besoin ! répondit tranquillement Elisabeth des Bécarres.

_ Et vous croyez que nous allons nous laissez faire sans rien dire ? »

La mine impassible et absente de Sophie Freux de la Fuligineuse ne rendait pas particulièrement crédibles les propos de la claviériste.

En effet, la cacoxénienne donnait l’impression d’attendre la mort comme on attend la fin d’une mauvaise journée : avec une résignation muette.

La sorcière rémunérée s’étonna:

« Qui a parlé de mourir ?

_ ???

_ Dans un sacrifice, mademoiselle da Capo, vous saurez que ce qui importe, c’est la qualité du sang et non sa quantité…

_ Vous pouvez gardez pour vous vos théories sur le sacrifice rituel… ! De tout façon je n’ai l’intention ni de servir les plans de mes oncles ni de fertiliser le sol philomélien, et…

_ Très bien.

_ Comment cela « très bien » ? »

Elisabeth ne répondit rien et se contenta de joindre ses deux index.

Aussitôt, Claudia da Capo se retrouva à genoux, incapable d’articuler le moindre mot et encore moins capable du moindre mouvement.

« Vous êtes vraiment une forte tête, mademoiselle da Capo… Enfin, vous avez de qui tenir ! »

La claviériste ne put malheureusement pas relever la remarque.

Elisabeth se tourna vers sa seconde et future victime :

« Et vous, mademoiselle de la Fuligineuse, avez-vous quelque chose à ajouter qui irait dans le même sens que votre amie ?

_ Non !

_ Non ?

_ Je subirai tout sans rien chercher à savoir.

_ Voilà qui est sage.

_ … Mais s’il subsiste quelque chose de moi après que je sois morte, j’espère que cette chose viendra vous tourmenter et vous faire souffrir atrocement !

_ Malheureusement pour vous, je ne pense pas que votre rage puisse vous survivre, mademoiselle de la Fuligineuse.

_ On ne sait jamais. »

La jeteuse de sort ne jugea pas utile de poursuivre la conversation et joignit à nouveau ses deux index.

Mêmes causes, mêmes effets : Sophie Freux de la Fuligineuse ne pouvait plus faire un geste.

Elisabeth des Bécarres se rapprocha encore, mais cette fois-ci avec la visible intention de prendre quelque chose : elle ouvrit le sac de la cacoxénienne, le fouilla pendant quelques instants et en sortit le murex musical, cadeau de Gwladys Dièse de la Mélique.

Comment savait-elle qu’à l’intérieur de ce sac se trouvait un tel objet ?

En tous cas, c’était elle qui le possédait, à présent.

« Voilà qui va nous être fort utile pour la suite ! » s’exclama-t-elle, ravie.

Un coquillage ?

Une mise à mort ?

La cérémonie prenait l’allure d’une farce aussi tragique qu’absurde.

Cela n’avait l’air de déranger en rien la sorcière rémunérée qui paraissait plus que satisfaite du déroulement des évènements.

Elle fit signe à Lorenzo Legato et à Stefano Staccato de s’écarter pour la laisser passer, elle et ses deux « élues ».

Quand Claudia da Capo passa devant eux, ils baissèrent les yeux d’un air gêné.

Pendant un furtif instant, leur nièce crut déceler le début d’un sourire sur leur visage.

Sophie Freux de la Fuligineuse, elle, n’arrivait pas à détacher son regard des colliers qu’arboraient les deux régents.

Les deux musiciennes surplombaient à présent la grande place où s’étaient rassemblés tous les habitants de l’archipel.

Là, elles constatèrent que l’impitoyable des Bécarres avait à peine desserré son étreinte magique : encore maintenant, tout ce que pouvait faire la foule, c’était regarder en silence.

Ainsi, tout le monde put voir que Claudia et une inconnue à l’allure sombre étaient arrivées sur le balcon et que celle qui était supposée les sauver posait un curieux objet sur son rebord.

Qu’allait-elle faire ?

Ce qui se passa ensuite fut encore plus étonnant que ce à quoi on n’aurait jamais pu s’attendre.

Pas de sacrifice.

Pas de maléfice.

Plus d’Elisabeth des Bécarres.

Où était-elle passée ?

Elle gisait sur le sol comme une vieille étoffe devenue inutile.

Devant des milliers de regards hébétés, la magicienne s’était débarrassée de son encombrant costume pour devenir une déesse qui répondait au doux nom de Gwladys Dièse de la Mélique.

Si on n’entendait plus une mouche voler, on pouvait, en revanche, percevoir plus que clairement le bruit des mâchoires des philoméliens qui se décrochaient et qui tombaient par terre de surprise.

Cependant, ceux qui furent les plus étonnés n’étaient pas les gens qui étaient rassemblés sur la grande place : Lorenzo Legato et Stefano Staccato, frères du défunt père de Claudia da Capo et accessoirement dirigeants de l’Archipel de Philomèle étaient littéralement traumatisés.

Ils étaient tellement abasourdis par ce retournement de situation que leurs personnalités, d’ordinaire si marquées, étaient comme réduites en morceaux : Lorenzo, l’incontinent verbal, était devenu plus muet qu’une tombe sans inscriptions et Stefano, expert des effets rhétoriques au compte-goutte, n’en finissait plus de débiter des phrases en tranches.

Le malaise des demi-rois était compréhensible : ce dernier coup de théâtre avait fini d’emporter les derniers restes de crédibilité attachés à leurs personnes.

Gwladys Dièse de la Mélique, elle, était assez contente de la réussite de sa ruse et riait à gorge déployée

Son rire était si tonitruant qu’il paraissait presque aussi visible que les volutes de fumée qui s’échappaient de sa bouche.

La vue d’un tel spectacle acheva de convaincre les plus réticents, c’est-à-dire tout le monde, de l’existence de la mère de toutes les musiques.

Depuis une dizaine d’années, on avait tenté par tous les moyens de les persuader du contraire.

Avec succès.

Mais la voir devant soi, en chair, en os et en fumée se fendre d’un rire à faire sombrer un archipel entier suffisait à dissiper tous les doutes.

C’était bien Gwladys Dièse de la Mélique qui leur faisait face.

C’était bien la mère de toutes les musiques qui refaisait surface.

Instantanément, une gigantesque vague de dévotion submergea ceux qui participaient à la cérémonie et d’un seul coup, la colère qui tous les animait disparut.

Lorenzo et Stefano étaient beaucoup moins enthousiastes : Gwladys Dièse de la Mélique les avait, en un instant et comme qui rit jaune, relégués au rang de figurants.

La colère avait quitté le peuple pour gagner ses dirigeants : les deux régents étaient fous de rage.

Le choc émotionnel provoqué par l’apparition de la divinité musicale de Philomèle était tel qu’on faillit presque oublier Claudia da capo et Sophie Freux de la Fuligineuse.

Les deux victimes propitiatoires respiraient : elles étaient, à nouveau, libres de leurs mouvements et libres de disposer de leur vie.

Claudia da Capo n’en finissait plus d’être étonné du retour de la déesse de son enfance et Sophie Freux de la Fuligineuse laissait voir un très léger tressaillement des muscles de son visage qui devait, à peu près, correspondre à un sourire.

Les philoméliens pensaient que Gwladys Dièse de la Mélique, pouvait être légitimement fière d’elle, car elle avait réussit une entrée fracassante en réalisant la première tentative de théophanie enfumée.

Legato et Staccato seraient ridiculisés.

Sophie et Claudia seraient sauvées.

Mais Gwladys Dièse de la Mélique en décida tout autrement :

« Mademoiselle da Capo, veuillez me donner votre bras, s’il vous plaît : j’ai un sacrifice à accomplir !

_ ???

_ Mademoiselle de la Fuligineuse, veuillez également me donner votre bras afin que le sacrifice soit effectif !

_ …

_ N’ai-je pas dit précédemment que je voulais votre sang ? dit la divinité dans un halo de fumée.

_ Mais… bredouilla Claudia.

_ Faites donc … fit Sophie.

_ Faites-moi confiance… Vous ne sentirez rien ! »

Devant une foule horrifiée, la déesse démasquée saisit les bras des deux musiciennes pour y pratiquer une légère incision à l’aide d’un index rougeoyant. Le résultat ne se fit pas attendre : du sang commença à perler des blessures et se répandit sur le murex musical qui avait été placé bien en évidence sur le rebord du balcon royal.

Sophie et Claudia avaient un regard presque absent.

La claviériste était en proie au désarroi.

La guitariste, elle, ressentait l’ironie de la situation jusqu’à la nausée : tout cela était tellement semblable à son rêve !

Pierre corneille de la Crave avait-il voulu l’avertir ?

Gwladys Dièse de la Mélique et Meredith de Malemort étaient-elles une seule et même personne ?

Qu’était-il advenu de ses amis ?

La jeune fille de suie se torturait tellement avec toutes ces questions qu’elle ne vit pas le coquillage ensanglanté subir de profondes modifications : plus il se couvrait de liquide rouge, plus il devenait chaud et lumineux.

La foule, témoin de ce prodige, oscillait entre la terreur et la stupéfaction.

Soudain, un éclair jaillit du magique et malacologique instrument de musique et alla frapper les gens au pied du palais.

Sous l’effet de la panique, tout le monde se dispersa : on se renversait, on se bousculait et on se piétinait dans une aveuglante lueur.

La cérémonie tournait au drame.

Après un moment qui dura approximativement une éternité, la terrible lumière cessa.

D’abord, la foule en profita pour stopper sa course folle, pour se frotter les yeux et aussi pour constater que le fléau qui défigurait les murs de leur cité avait disparu.

Incroyable !

Impossible !

Inénarrable !

Ensuite, Claudia da Capo et Sophie Freux de la Fuligineuse, elles aussi à nouveau en pleine possession de leurs capacités visuelles, ne purent s’empêcher de laisser échapper un cri de surprise en constatant que leurs bras, auparavant ruisselants de sang, étaient maintenant vierges de toute blessure.

Incroyable !

Impossible !

Inénarrable !

Enfin, Lorenzo Legato et Stefano Staccato qui, normalement, auraient du se réjouir de cet heureux dénouement, se distinguèrent par leur absence totale de mouvement et d’émotion : ils étaient figés dans une pose exprimant autant la terreur que l’incompréhension.

Incroyable ?

Impossible ?

Inénarrable ?

Leur nièce, encore sous le choc de ce qui venait de lui arriver, croisa presque par hasard le regard de ses deux oncles.

Elle s’attendait, sans doute, à ce que ceux-ci soient, encore une fois, embarrassés au point de détourner le regard, mais il n’en fut rien : à son regard vindicatif, qui repoussait un peu plus loin les limites de la balistique oculaire, répondaient des yeux froids et durs comme de la pierre, des yeux pétrifiés, des yeux privés de toute vie.

Elle mit une main sur sa bouche pour étouffer le cri d’horreur qui lui remontait du plus profond des entrailles : ses oncles étaient devenus des statues !

Sophie Freux de la Fuligineuse, même si elle était encore au dernier degré de l’hébétude, remarqua que la matière qui constituait désormais les deux régents était en tout point semblable à celle qui rongeait les murs de l’île de Genèse : ils étaient recouverts d’or et de pierres précieuses !

Gwladys Dièse de la Mélique paraissait elle-même assez surprise qu’une telle chose ait pu se produire : elle ne riait plus, ne fumait plus et avait un visage grave.

Sans dire un seul mot, elle s’avança jusqu’au bord du balcon puis l’enjamba.

Les philoméliens détournèrent la tête pour ne pas assister au spectacle de sa chute. Ne l’entendant pas tomber, ils se risquèrent, timidement, à jeter un coup d’œil en direction du royal balcon : la déesse était assise dessus, les jambes croisés, une cigarette à la bouche.

Après l’avoir allumée à l’aide de son index incandescent, elle prit la parole d’un ton solennel pour saluer le peuple de Philomèle.

Celui-ci n’arrivait toujours pas à croire qu’il puisse avoir en face de lui Gwladys Dièse de la Mélique, la mère de toutes les musiques, la déesse aux mille instruments, aux mille robes et aux mille cigarettes.

Il n’arrivait pas non plus à croire que Lorenzo Legato et Stefano Staccato soient morts et que Claudia et Sophie soient vivantes, d’ailleurs.

Des explications étaient nécessaires :

« Je conçois aisément que ce que vous avez devant les yeux puisse vous plonger dans des abîmes de perplexité, dit la délirante déesse, mais ceci n’est rien d’autre qu’un exemple de ce qui arrive quand on persiste à ignorer la nature profonde de son environnement ! Pourquoi vos dirigeants se sont-ils transformés en statues ? Pourquoi ces statues semblent faites dans le même matériau que le fléau qui rongeait votre archipel ? Pourquoi eux et pas vous ? Vous devez sûrement être en train de vous poser ces questions… Et vous avez raison ! Lorenzo Legato et Stefano Staccato ont fini de cette façon non pas parce que je le voulais mais parce que votre archipel l’a voulu ! »

Le peuple ne comprenait pas.

Claudia et Sophie non plus.

Ciel de Suie - Chapitre 13 (première partie) - De sacrifices en sacrilèges -
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article