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Publié par Lionel Cosson

Un certain temps, pour ne pas dire un temps certain, s’était écoulé depuis cette fatidique journée qui avait vu tomber les larmes, les ambitions et les nil admirari les plus résistants et les plus fuligineux.

Bref, une nouvelle et lampyrotechnique journée commençaient sur une île de Genèse encore endormie.

Endormie ?

Endormie !

Pourquoi ?

Parce que les insulaires mélomanes, lassés par les excès narratifs et bruitistes du chapitre précédent, avaient subitement redécouvert les vertus du silence, du soupir et de la pause et s’y adonnaient avec passion.

Cet état de fait n’empêchait pas les artificiels rayons d’un artificiel soleil de remplir leur office et de réveiller ceux qui, parmi les habitants, avaient le sommeil le plus fragile.

Malheureusement pour elle, Sophie Freux de la Fuligineuse faisait partie de cette dernière catégorie.

C’était donc aussi décoiffée que déconfite que nous la retrouvions en ce matinal début de chapitre, s’enroulant, s’enroulant et s’enroulant encore dans ses draps, au point de ressembler à une momie ayant déserté son tombeau.

Ce qui devait arriver arriva : victime d’un cataclysme post-nocturne, la jeune fille de suie se retrouva brutalement sur son séant et au bas de son lit.

Le réveil était plus que brutal :

« Saleté de lampyrotechnie ! Je ne m’y ferai jamais… » dit-elle en maugréant et en essayant de se relever avec beaucoup de difficultés.

Au bruit qu’avait fait Sophie en tombant répondait maintenant un autre bruit, moins sourd et plus discret.

Manifestement, les atermoiements matinaux de la jeune cacoxénienne n’étaient pas tombés dans l’oreille d’un sourd mais dans celle d’un laquais.

Piétinements, affolements et enfin :

« Tout va bien mademoiselle de la Fuligineuse ? Vous ne vous êtes pas fait mal au moins ?

_ Aïe ! fut la seule réponse de l’intéressée.

_ Puis-je entrer ? demanda poliment l’homme qui était derrière la porte.

_ Faites donc ! lui répondit une voix encore embrumée par un mauvais sommeil.

_ Très bien… J’entre ! »

Le spectacle que découvrit notre laquais lève-tôt valait bien une petite description : Sophie Freux de la Fuligineuse, ayant probablement échoué à plusieurs reprises dans ses tentatives de récupération d’un territoire appelé lit, était empêtré à un degré inimaginable dans ses draps, s’agitant et se débattant avec une force qui oscillait entre la paresse et le désespoir.

Elle réussit malgré tout à extraire sa tête de l’insondable mer de tissu et put ainsi contempler avec une aise toute relative celui qui était venu lui apporter de l’aide :

« Bonjour !

_ … Bonjour… Mademoiselle… De la Fuligineuse ! Que… Que vous est-il arrivé ?

_ Rien de grave… Un sommeil agité… répondit-elle les yeux et la bouche encore mi-clos.

_ Je… Je vois ! fit l’homme impressionné par l’air hagard de la jeune cacoxénienne.

_ Avez-vous, par hasard, vu Claudia da Capo et Zygène de la Filipendule ce matin ? demanda Sophie sans transition et sans passion.

_ Bien sûr, répondit le stoïque serviteur, vous savez comment sont Sa Majesté et monsieur de la Filipendule…

_ Oui… Je ne le sais que trop bien ! D’ailleurs, à côté d’eux j’ai l’air d’une immonde paresseuse.

_ Vous ne devriez pas dire ça mademoiselle de la Fuligineuse ! Et puis laissez-moi vous aider un peu.

_ Je crois que je n’ai pas le choix ! »

Claudia da Capo ?

Sa Majesté ?

Pourquoi ?

Parce qu’un vent de renouveau avait soufflé sur les sept îles depuis la remarquable et remarquée intervention de Gwladys Dièse de la Mélique et parce que la jeune fille en larmes du chapitre précédent avait laissé la place à une reine unanimement appréciée par son peuple.

Lorenzo Legato et Stefano Staccato, éloignés de l’exercice du pouvoir pour cause de pétrification permanente, avaient dû laisser le trône à leur nièce détestée sans pouvoir rien y faire.

Ils se contentaient désormais de flatter agréablement l’œil du passant pressé qui traversait la grande place de Genèse et se satisfaisaient de donner une leçon de vigilance à l’attention de l’insulaire qui persistait à ignorer l’inhospitalité naturelle de l’Archipel Philomèle.

En résumé, ils menaient une sympathique, quoique un peu statique, vie de monument historique : l’ère de l’assonance, de la dissonance et de la politique phonique était bel et bien révolue.

Désormais, c’était au tour de Claudia da Capo, la virtuose et la vindicative, d’inventer un nouveau destin rythmique et mélodique pour son royaume.

Gwladys Dièse de la Mélique, déesse musicienne sauvée de l’oubli, saurait-elle lui apporter de l’aide dans cette tâche difficile ?

Sophie Freux de la Fuligineuse, mortelle nil admirari, pourrait-elle lui donner quelques conseils utiles ?

Ces questions cherchaient et chercheraient encore désespérément leurs réponses car, pour le moment, la mère de toutes les musiques, fatiguée de ses facéties sacrificielles du chapitre précédent, se contentait d’entretenir amoureusement ses très (trop) nombreux instruments tandis que la jeune fille de suie s’épuisait à vouloir se défaire de draps retors et pervers.

Heureusement, elle n’était pas du genre à capituler facilement devant un piège textile, aussi terrible fût-il et son obstination s’avéra payante : avec l’appui du courageux laquais, elle réussit à venir à bout de son adversaire, ce qui fit que, peu après, aidée avec un à-propos défiant l’imagination par les dieux de l’hygiène corporelle et de l’ellipse temporelle, on put la voir traverser, tirée à quatre épingles et en quatrième vitesse les couloirs du palais royal sous l’œil indifférent des gardes.

Au même moment et presque au même endroit, attendant quelqu’un ou quelque chose, Zygène de la Filipendule tournait en rond d’un pas métronomique, le visage contracté par la lampyrotechnie et par la colère : réduit au rang de simple spectateur pendant les évènements historico-hystériques du précédent chapitre, l’homme à l’allure de gueux d’avant-garde comptait bien se rattraper coûte que coûte durant celui-ci.

Ne s’était-il pas déjà lié d’amitié avec une reine philomélienne qui était amusée par ses maladroites et répétitives tentatives de séduction ?

Ne s’était-il pas déjà réconcilié avec une caractérielle cacoxénienne qui lui avait (très) violemment reproché de l’avoir abandonnée en plein tourbillon éthylique ?

Et aujourd’hui, ne s’apprêtait-il pas à assommer cette dernière avec une révélation marteau-pilon de première catégorie ?

Oui, Zygène de la Filipendule allait avoir de l’importance dans les lignes qui allaient suivre mais, pour l’instant, il attendait, il attendait, il attendait…

Et pendant ce temps et comme chaque matin depuis le début de son règne, Claudia da Capo plaquait quelques accords à l’arrière-goût d’enfer sur son instrument à touches à l’adresse d’une île qui ne voulait pas et ne voudrait jamais d’elle.

C’était sur cette bande son phonomachique que Sophie Freux de la Fuligineuse fit irruption dans la pièce où se tenait son compagnon d’infortune :

« De quoi vouliez-vous me parler ? Est-ce important ? lui demanda-t-elle sans le saluer et sans le regarder et sans le vouvoyer.

_ Oui… Plus important que vous ne pouvez l’imaginer !lui répondit-il en faisant de même.

_ …

_ C’est à propos de cette femme, cette déesse…

_ … Celle qui a les yeux toujours fermés ?

_ Oui… Ne vous êtes-vous jamais interrogée sur sa véritable identité ?

_ Si… Bien sûr ! A peu près tous les jours… Mais compte tenu du peu d’indices à ma disposition, cela n’a servi et ne sert toujours à rien. avoua Sophie d’un ton résigné.

_ Et si moi je vous disais qui elle est vraiment… Seriez-vous prête à m’écouter ? proposa le déroutant de la Filipendule.

_ Evidemment que je serais prête à vous écouter ! rétorqua la dérouté de la Fuligineuse. Pourquoi me poser cette question ?

_ Parce que la réponse…

_ ???

_ … Est loin d’être sans conséquences pour vous ! »

Silence. Silence. Silence.

« Vous savez, Zygène, au point où j’en suis, je doute que la vérité puisse me faire du mal et…

_ Comme vous voudrez…

_ Mais je ne veux rien ! C’est vous qui… »

Sophie Freux de la Fuligineuse ne jugea pas utile de donner une fin à sa phrase devant le sérieux de son interlocuteur qui reprit la parole comme on reprend les hostilités :

« Parlons peu ou à profusion mais parlons bien et remettons –nous en mémoire deux ou trois choses importantes. Premièrement, avez-vous réellement vu cette déesse aux yeux clos dans votre rêve ?

_ Oui !

_ Deuxièmement : cette même déesse aux yeux clos, met-elle mal à l’aise physiquement et psychiquement par sa seule présence ?

_ Oui !

_ Troisièmement : avez-vous rencontré Meredith de Malemort depuis que vous êtes arrivée ici ?

_ Non !

_ Alors, il n’y a plus aucun doute possible… Non… Plus aucun doute possible… répétait, répétait et répétait encore l’homme en noir.

_ Arrêtez ! Arrêtez ! Arrêtez ! Où voulez-vous en venir ? coupa à coups de ciseaux rhétoriques la jeune fille de suie.

_ Eh bien… Cette femme…

_ Oui… (attente)

_ Cette déesse…

_ Oui… (énervement)

_ Cette femme qui n’ouvre jamais les yeux...

_ Oui… (exaspération)

_ Est…

_ Est… (envies de meurtre)

_ Cette femme qui n’ouvre jamais les yeux est la sœur de Meredith de Malemort !!!

_ … »

De la Filipendule baissa les yeux, de la Fuligineuse les leva au ciel et da Capo fit une fausse note.

« … La sœur de Meredith de Malemort ? Mais que… balbutia la guitariste hagarde.

_ … Et elle s’appelle Mylène de Mausonge ! ajouta embarrassé et du bout des lèvres son compagnon.

_ … Mylène de Mausonge ?

_ … Mylène de Mausonge ! »

Réflexions.

Réflexions.

Réflexions.

« Alors, je ne peux pas rester plus longtemps ici !

_ J’en ai bien peur. »

Tout à coup, Claudia da Capo fit tomber un accord rageur trempé dans une solution de quinte bémol qui fit trembler murs et humains avec une violence extrême.

Quelques bruits de pas et de clochettes plus tard, elle se trouvait dans la même salle que les deux comploteurs :

« Vous… Vous allez… Partir ? demanda-t-elle d’une voix triste.

_ Nous n’avons pas vraiment le choix, belle Claudia. répondit l’un.

_ Ni l’envie. précisa l’autre.

_ Mais…

_ Mais nos problèmes nous ont rattrapé… continua-t-il.

_ … Et se sont même multipliés ! ajouta-t-elle.

_ Je vois… »

Au fond des yeux de Claudia da Capo, de Zygène de la Filipendule et même de Sophie Freux de la Fuligineuse, dansaient des larmes d’adieu.

« Sophie… reprit la reine sans roi.

_ Oui ?

_ Me laisseras-tu t’offrir un cadeau ?

_ … »

Et la jeune fille aux cheveux ardents de sortir d’on ne sait où le fameux murex musical de Gwladys Dièse de la Mélique :

« La mère de toutes les musiques m’a dit de te le rendre…

_ …

_ … Et Ennio lui a fait subir un traitement luthochimique spécial…

_ …

_ Et j’espère qu’il ne t’arrivera rien ! »

La jeune cacoxénienne était muette d’émotion.

Elle aurait voulu rester plus longtemps avec Claudia da Capo.

Elle aurait voulu parler à nouveau avec Ennio Crescendo.

Elle aurait voulu…

« Sophie…

_ Oui ?

_ Pourrais-je te demander autre chose ?

_ Oui !

_ Accepterais-tu de jouer une dernière fois avec moi ?

_ …

_ …

_ Oui ! »

Quelques heures plus tard, les deux amies se retrouvaient dans la rue pour se faire leurs adieux mélodiques et rythmiques, entourées par de nombreux sujets et de nombreux soldats, le tout sur fond de Carillon Cornu.

Au-dessus de leur tête, flottait Pietro Carlo della Spada, plus patrouilleur que jamais.

A leurs côtés, souriait Ennio crescendo, plus pervers que jamais.

Les deux jeunes filles ne disaient rien, ne faisaient rien mais on les sentait musicalement prêtes à tout.

Claudia da Capo, le visage caché par ses longs cheveux roux, gardait quelques touches de son clavier sous ses doigts comme on garde quelques munitions en réserve.

Sophie Freux de la Fuligineuse, le visage barré par sa large mèche, tirait sur les cordes de sa guitare lampyrotechnique comme si elle essayait de lui faire rendre l’âme.

C’était le calme des oreilles avant la tempête dans les crânes.

Zygène de la Filipendule, lui, ne possédant ni cheveux ni instruments, se contenta de boire une potion de téléportation de sa fabrication qu’il proposa ensuite à sa cacoxénienne acolyte : d’ici quelques minutes, ils seraient tous les deux en route vers un ailleurs que seul le chapitre suivant connaissait.

Tout à coup, les doigts des deux musiciennes se délièrent et se déchaînèrent pour tracer les premières esquisses d’un nouveau paysage sonore, sensible et sans précédent, où les accords pouvaient fendre une montagne en deux, où les arpèges ouvraient des gouffres émotionnels et où les soli avaient la grâce de la foudre.

Leurs improvisations étaient une suite de violents contrastes.

Elles étaient comme des tapis d’accords aux couleurs de nuit déchirés par des milliers de coups de ciseaux rageurs.

Elles étaient comme de fines dentelles de viscères arpégées arrachées par des bourreaux pris d’une fureur rubato.

Elles étaient comme des manteaux de nappes sonores constamment lacérés par des lames lampyrotechniques sursaturées.

Claudia da Capo s’accrochait à son clavier, à la poursuite de ses mains qui étaient possédées par des démons qui les dépassait.

Sophie Freux de la Fuligineuse griffait, frappait et étranglait sa guitare sous l’effet d’une rage digitale en roue libre.

Les notes s’étiraient, s’enroulaient et se dissolvaient.

Les rythmes se battaient, se brisaient et se brûlaient.

Les sentiments se déchaînaient, se débattaient et se déshabillaient.

4/4-2/4-3/4-6/8//4/4-2/4-3/4-6/8…

La cacoxénienne et la philomélienne, dans leur paysage sonore improvisé, faisaient alterner les climats et les atmosphères à la vitesse de la lumière : pluie d’harmoniques sifflées, tornades de gammes brisées, orages de cordes étouffées, étripées et étrillées et plus encore…

La tension montait, montait, montait…

Les oreilles chauffaient, chauffaient, chauffaient…

Soudain, les deux furies apothéosèrent simultanément leurs instruments et décidèrent de commencer l’ascension de la beauté bruitiste par la face nord à grands renforts de tirés de cordes, de montées de gammes et de chromatismes à cran.

Sophie avait de la lave qui lui coulait dans les veines.

Claudia avait le feu sacré qui lui brûlait les doigts.

Sophie était à la limite de l’éruption.

Claudia était au bord de la combustion.

Adrénaline.

Adrénaline.

Adrénaline.

Et ce fut au point culminant et critique d’une impossible improvisation que Sophie Freux de la Fuligineuse disparut en laissant un larsen au bord des oreilles de ses auditeurs et des larmes au bord des yeux de Claudia da Capo.

Non loin de là, sur un toit, deux déesses, devenues amies depuis peu, observaient la scène, un verre de liqueur de mirabelle à la main :

« Vous rendez-vous compte de ce que vous êtes en train de faire, Meredith ?

_ Oui, Gwladys… Et je n’ai pas l’intention d’en rester là ! »

Ciel de Suie - Chapitre 14 - Ou comment faire ses adieux en musique -
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