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Publié par Lionel Cosson

Totalement ignorants du fait qu’ils avaient un spectateur ailé, et entourés de machines et de débris de toute nature, quatre musiciens, sommairement éclairés par des espèces de tumeurs phosphorescentes qui avaient colonisé une grande partie de l’espace disponible, s’escrimaient à grands coups de doigt, de cordes et de cœur à donner une forme tangible à leur colère.

Il suffisait de dresser l’oreille, s’il en restait une, pour se rendre compte qu’ils y arrivaient très bien.

 La guitariste soliste et rythmique venait de jeter un accord dans l’infini du néant sonore comme on jette des clous sur la route.

 La bondissante bassiste aux mèches tourbillonnantes assénait sa rythmique tendue comme on assène un coup de marteau sur la tête qui dépasse du rang.

 Le batteur, énergique et nerveux, maltraitait ses cymbales à coups de tempêtes de baguettes et de rafales de coups de pieds, faisant ressembler ses doubles-croches à des catastrophes naturelles.

 Le chanteur et guitariste rythmique, pour sa part, avait trouvé de nouvelles cordes à son instrument en la personne, fort peu présentable, de ses viscères, improvisant d’inspirés borborygmes.

 Cette longue description, qui ne se rattachait à rien de connu et d’audible, n’était autre que le groupe dénommé Demi-deuil, en pleine séance de répétition.

Tout à coup, et sans que rien ne puisse le laisser prévoir, à part peut-être le hasard, la bourrasque décibélique céda la place à un silence schizophrénique qui, malgré tout, était encore du Demi-deuil.

Pourquoi un silence si soudain et si inopportun ?

Tous les regards disponibles, c’est-à-dire trois paires d’yeux, convergèrent instantanément vers la cause de cette inanité sonore, autrement et encore moins simplement dit vers la jeune et distinguée guitariste qui venait de se tromper avec autorité dans la grille d’accords d’un fabuleux nouveau morceau, d’une petite symphonie pour personne, d’une chanson à poil de chiendent intitulée Cacothée, chanson d’amour dédiée à la belle et resplendissante ville de Cacoxène.

La première réaction de la jeune et fautive musicienne fut de n’en avoir aucune.

 Rien.

 Puis, elle n’eut pas de seconde réaction.

 Elle gardait un silence obstiné et impénétrable, propre à décourager n’importe qui.

 Son expression demeurait figée et froide, et il semblait que rien ne put l’émouvoir ou la troubler.

 D’ailleurs, sa guitare n’arborait-elle pas un nil admirari qui bavait de toute sa peinture et qui semblait être le commentaire le plus approprié et le plus proche de la perfection pour rendre son expression de total détachement ?

 Elle était tellement silencieuse que, jamais au grand jamais, elle n’aurait voulu nous dire qu’elle s’appelait Sophie Freux de la Fuligineuse et qu’elle venait de se fourvoyer furieusement et phoniquement, malgré toute sa science musicale et malgré son doigté arachnéen.

 En ce qui concernait les trois paires d’yeux, elles appartenaient respectivement à Charlotte Choucas des Tours, bassiste à la bouche bée, à Charles Cros de la Ravenne, batteur en rupture momentanée de rythme et à Pierre Corneille de la Crave, chanteur et guitariste rythmique, découvrant avec angoisse la texture du silence.

 Ces trois jeunes gens courroucés qui formaient la quasi-totalité du groupe dénommé Demi-deuil, attendaient une réaction, pour l’instant hautement improbable, de la fautive Sophie Freux de la Fuligineuse.

 Pierre Corneille de la Crave fut le premier à tenter de briser la glace, ou plutôt de l’entamer, avec ses pauvres moyens :

« Tu t’es trompée, non…? » osa-t-il, sur le ton d’une feinte colère.

 La réponse ne se fit pas attendre et il eut droit à un laconique et lapidaire : « Oui ! »

Contrairement à ce qu’on aurait pu prévoir, le vocaliste et six-cordiste ne se fâcha nullement de la réponse de la jeune fille de suie.

 Tout d’abord parce qu’il n’avait aucune envie de se fâcher.

 Ensuite, parce qu’il connaissait le caractère de son interlocutrice.

 Enfin, parce que rien ne pourrait plus remédier à la situation.

 L’expert en cordes de toute nature n’eut donc pour tout commentaire que :

 « N’en parlons plus ! Comme nous aurons quasiment tout oublié demain, nous dirons simplement que nous avons pris un peu d’avance, et nous en resterons là ! »

 Un ange passa à la trappe.

Ces paroles, pour le moins curieuses, sentaient à plein nez le piège pour non-initié et méritaient une petite explication afin que l’on puisse, tout de suite ou plus tard, en extraire la substantifique moelle et même les comprendre.

 En effet, l’une des (nombreuses) particularités de la ville de Cacoxène, et qui n’était pas la moindre, consistait en ce que tous ses habitants, sans exception, étaient frappés d’amnésie chaque jour.

 Amnésie ?

 Mais attention, pas n’importe quel type d’amnésie.

 Pas une de ces amnésies qui ferait absolument tout oublier : nous n’osons imaginer le dérangé groupe Demi-deuil réapprendre chaque jour le sempiternel même accord ou même morceau, procédé les condamnant à devenir les champions incontestés et incontestables d’une musique ultra-minimaliste.

 Non.

 Ni une de ces amnésies qui ferait oublier le visage et le nom des êtres qui nous sont les plus chers, précipitant chaque parole et chaque geste vers le mélodrame le plus malsain.

 Non.

 Ni une de ces amnésies qui serait causée par un grave traumatisme et qui condamnerait nos musiciens à quelque chose qui ressemblerait à une mise à mort quotidienne.

 Non, non et non.

 C’était seulement et surtout une de ces amnésies non répertoriées qui condamnait chacun à ne jamais faire aucun projet, à ne jamais fonder aucun espoir et à ne jamais pouvoir avoir véritablement conscience du temps qui passe.

A Cacoxène, le passé ressemblait à un mauvais rêve, et l’avenir à une monstruosité.

A Cacoxène, l’important était oublié et le superflu demeurait.

A Cacoxène, on était en permanence cloué sur le bois maudit du présent.

 C’était ainsi.

 A qui était-ce la faute ?

 Personne ne le savait vraiment.

 Jusqu’à quand cela pouvait-il durer ?

 Probablement jusqu’à toujours.

 Mais chaque jour, avant d’être amèrement oubliées, des rumeurs circulaient, des rumeurs qui ramenaient cet état de fait à l’existence d’un dieu invisible, indigne et inconnu, pour lequel la Hiérothèque avait été érigée en des temps où le mot souvenir  avait encore un sens.

 Le temple demeurait vide bien qu’on s’agitât incessamment autour de lui, grands prêtres, ministres du culte et fidèles formant un navrant et nauséeux chapelet qui étranglait le reste des citoyens encore insoumis.

 Ce dieu, beaucoup en parlaient, peu l’avaient vu.

 Mais, de temps en temps, une personne disparaissait sans prévenir et sans laisser de traces.

D’abord physiquement.

Puis dans les esprits.

 Etait-ce son œuvre ?

 Nul n’aurait pu le dire, mais chacun, lors de ces disparitions inexpliquées et très vite oubliées, adressait, avec une ferveur renouvelée, ses prières les plus mécaniques et les plus désespérées à l’immobile et monumental squelette cacoxénien, chose que se refusait à faire la taciturne Sophie Freux de la Fuligineuse, à l’instar de ses amis musiciens.

 Le refus de la jeune et inspirée guitariste surpassait de loin tout ce qu’on pouvait imaginer en la matière.

 C’était un refus âpre, âcre et rebelle, plein de mélancolie acide.

 C’était un refus né de la volonté de détruire ce dieu et son aura de mort.

 C’était un refus plein de force et de flammes qui n’avait pas d’équivalent.

Absolument aucun équivalent.

 Aussi, il n’y avait rien d’étonnant à ce qu’elle réponde à Pierre Corneille de la Crave avec la violence froide d’une avalanche :

« Prenons encore plus d’avance !

_ …???!!!

_ Allons prendre un verre ! »

Si certains pinçaient sans rire, Sophie Freux de la Fuligineuse, elle, mutilait.

 Malgré tout, la remarque de la marmoréenne musicienne, vive et percutante, fut approuvée de façon unanime par l’assemblée qui mit rapidement de côté tout ce que ses propos comportaient d’éthylisme cynique voire même nihiliste.

Les tumeurs phosphorescentes cessèrent de briller et l’ardeur des instrumentistes retomba.

On décida d’un commun accord de cesser ce qu’on désignait sous le vocable de répétition, vocable qui ne saurait être employé de manière plus idoine que dans ce cas de figure, puisque la répétition à Cacoxène était une aventure vécue chaque jour et par chacun.

 Passer d’une aciérie sale et poussiéreuse à une rue anonyme, sale et poussiéreuse fut l’affaire d’une phrase.

Pierre Corneille de la Crave, de façon fort courtoise, laissa passer avant lui les trois autres membres de Demi-deuil et, juste au moment où la frêle et froide Sophie Freux passa devant lui, il ferma ses yeux et respira profondément la douce odeur qui se dégageait de sa chevelure noire.

 Elle ne s’aperçut de rien, comme toujours, et sortit sans mot dire.

 Non pas qu’elle méprisât copieusement notre champion de la politesse.

 Non pas qu’elle considérât la chose comme parfaitement naturelle.

 Mais parce que c’était là son comportement habituel.

 Et d’ailleurs, personne ne s’en offusquait, car ses amis, qu’il s’agisse de Charlotte Choucas des Tours, de Charles Cros de la Ravenne ou même de notre accessoire de porte d’entrée de la Crave, savaient que sous la glace incroyablement épaisse de sa froideur, la jeune fille anthracite cachait des torrents d’émotion et de sensibilité.

 Mais on n’avait pas encore trouvé quelqu’un capable de l’entamer.

 Le charismatique mais discret chanteur du groupe Demi-deuil la regardait s’éloigner de lui et la détaillait, comme à son habitude, avec un tact et une douceur qui n’excluait pas, loin s’en faut, la plus divine des ardeurs.

 Il suivait sa mystérieuse mèche qui lui masquait un œil, et qui n’en faisait que plus ressortir l’autre, à la superbe forme d’amande.

 Il glissait du regard sur l’arête de son petit nez aquilin et rebondissait sur sa bouche finement dessinée.

 Il écoutait tinter ses beaux bijoux lacrymaux et claquer sèchement sur le sol ses sandales d’ébène qui laissaient voir la nudité de ses pieds, imperceptiblement rehaussée par un anneau qui dansait discrètement autour de l’une de ses chevilles.

 Il s’absorbait dans la contemplation de son costume noir, élégamment cintré à la taille, et dans celle de sa cravate enroulée autour de son cou dans un savant débraillé.

 Ces détails, il les avait passés en revue un million de fois.

 Mais cette fois-ci, il eut le pressentiment qu’il ne la reverrait pas.

Pourquoi ?

Il ne le savait pas.

Il en était là de ses pensées quand, soudain, un bruit de tôle attira son attention.

En levant les yeux, il aperçut une chose noire et emplumée qui ressemblait vaguement à un corbeau et qui se promenait sur le bord du toit de l’aciérie.

« Tiens, que fait cet oiseau ici ? ! » dit-il, surpris.

Les autres membres de Demi-Deuil avaient leur petite idée sur la question :

« Il se cache pour mourir ! expliqua en souriant Charlotte Choucas des Tours.

_ Il cherche sans doute à se protéger de la méchanceté des cacoxéniens, si vous voulez mon avis… ! » s’exclama Charles Cros de la Ravenne.

Fort logiquement, on s’attendait à ce que Sophie Freux de la Fuligineuse commente elle aussi l’évènement.

Il n’en fut rien.

Au lieu de cela, elle se contenta de fixer avec attention l’animal qui se trouvait à une dizaine de mètres au-dessus d’elle.

Celui-ci, en retour, la fixait avec la même attention.

Cet étrange manège dura une longue minute.

Tout à coup, l’oiseau, sans doute mû par une pulsion suicidaire inexplicable, vint se poser au beau milieu du cercle formé par les membres de Demi-Deuil.

Ce nouvel évènement appela de nouveaux commentaires :

« Ce corbeau est bizarre… ! déclara tout de go Pierre Corneille de la Crave.

_ Il a perdu l’envie de vivre pour venir ainsi près de nous… ! dit Charles Cros de la Ravenne.

_ Moi, je le mangerais bien ! » dit Charlotte Choucas des Tours avec un certain détachement.

Mais le ténébreux emplumé n’avait que faire de toutes ces remarques plus ou moins intelligentes : il fixait du regard Sophie Freux de la Fuligineuse et ne prêtait attention à rien d’autre.

La jeune fille, elle, faisait la même chose : elle regardait l’oiseau d’un air  concentré.

La scène dura deux minutes environ.

Soudain, l’oiseau se mit à battre des ailes et regagna les cieux fossilisés.

Pierre, Charles et Charlotte qui n’avaient pas compris ce qui venait de se passer jetèrent des regards interrogateurs en direction de Sophie.

Celle-ci, pour toute explication, eut ces terribles mots :

« Stupide volatile ! »

Les musiciens décidèrent de se fier à l’expertise de leur amie de suie et d’en rester là.

« Allons à l’Hydropodie ! C’est ce qu’il y a de mieux à faire ! » dit Pierre Corneille de la Crave pour passer à autre chose.

Les Demi-Deuil trouvèrent l’idée bonne et décidèrent de la suivre.

Prenant leurs sombres pensées en bandoulière, les quatre musiciens se mirent en route et s’acheminèrent d’un pas lent vers le chapitre suivant et vers un futur déjà tombé dans l’oubli.  

  


 
Ciel de Suie - Chapitre 2 - Sophie Freux de la Fuligineuse -

Cacothée : chanson du groupe Demi-deuil dont les paroles ordurières ont été censurées par le Comité de Surveillance Cacoxénien. Pour avoir le texte complet de ce brûlot tératophonique, veuillez vous adressez à votre imagination.

Bijoux lacrymaux : ornements de toutes tailles et de toutes couleurs portés par les cacoxéniens et les cacoxéniennes. Ils sont fabriqués à partir de larmes fossilisées d’origine inconnue (peut-être des pleurs d’insectes ?) ramassées aux abords des Hélodées.

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