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Publié par Lionel Cosson

 « Veuillez pardonner mon audace, mais puis-je me joindre à vous ? »

Ces mots firent l’effet d’un coup de fouet sur les sens à demi-endormis des Demi-deuil et marquèrent donc l’arrêt brutal des sinistres rêveries de Sophie Freux de la Fuligineuse.

 D’un seul coup et en une seule phrase, tout le monde fut ramené à la dure réalité d’une intrigue en devenir.

 C’est pourquoi, avant d’aller plus avant dans une histoire dont l’issue pouvait leur être fatale, ils examinèrent avec attention la nouvelle venue.

 C’était une femme grande et mince, manifestement un peu plus âgée qu’eux, et aux cheveux d’un blond à la pureté incroyable.

 Ces derniers, tirés soigneusement en arrière, formaient un chignon autour duquel était noué un ruban rayé de jaune et de noir.

 D’apparence raffinée, elle était vêtue d’un sublime costume blanc rehaussé par une cravate dont les couleurs faisaient écho à celles du nœud de tissu qui plongeait dans sa chevelure, et par une magnifique montre-gousset qu’elle tenait fermement dans une main, laissant à l’autre toute latitude pour porter une canne du meilleur ivoire.

 L’ovale presque parfait de son visage était remarquable par sa finesse, tout comme sa bouche, charnue et délicate.

 Quant à ses yeux, ils étaient habilement dissimulés derrière des lunettes noires aux montures magnifiquement ciselées, ajoutant une touche de mystère à tant de grâces devinées.

 Cependant, quelque chose d’innommable et de terrible semblait émaner d’elle.

 Le petit groupe resta muet de surprise pendant quelques secondes.

 Une éternité relative.

 Puis, sans une ombre d’hésitation apparente et en tenant compte du fait que la testostérone n’était pas l’hormone de la méfiance, Pierre Corneille de la Crave et Charles Cros de la Ravenne firent une place à cette belle inconnue qui osait :

 « Mais faites-donc, je vous en prie ! » dirent-ils de concert.

 L’agréable quoique glaçante femme aux cheveux d’orpiment prit place.

 Charlotte Choucas des Tours et Sophie Freux de la Fuligineuse, plus méfiantes et sûrement plus sensées, ne purent s’empêcher de demander à l’étrange invitée :

 « Peut-on savoir ce qui vous amène ?

_ Et quel est votre nom ? »

 Ce qui, en fait, était un double assaut de questions fort utiles et même indispensables au bon déroulement d’une future conversation.

 La femme ne parut pas le moins du monde troublée par l’empressement mâtiné d’agressivité des deux membres féminins du groupe Demi-deuil, et c’est avec un air posé et pénétrant qu’elle répondit presque innocemment :

 « Veuillez pardonner mon extrême impolitesse ! Je ne me suis pas encore présentée ! Je suis Meredith de Malemort, hiérothécaire et grande amatrice de votre musique devant l’Eternel ! Je suis enchantée de faire votre connaissance et je suis ravie que vous ayez accepté ma présence à cette table ! »

_ Une hiérotécaire… ? s’étonna Sophie.

_ Une amatrice de notre musique… ? s’enthousiasma Charlotte.

_ Oui, dit la femme, je suis une hiérotécaire dont la tâche principale est de veiller sur les livres sacrés de Cacoxène. Et, oui, je ne vous cacherai pas que j’éprouve un certain intérêt pour votre musique… ! »

_ J’ignorais qu’il y avait des livres dans la Hiérothèque… ! la coupa Sophie.

_ Il y en a plus que vous ne pouvez l’imaginez, jeune fille ! lui rétorqua calmement Mérédith.

_ Si vous le dites… Mais il est vrai que dans la ville basse, nous avons assez rarement l’occasion de lire des livres provenant de la ville haute… !

_ Dans ce cas, permettez-moi de remédier à cette triste situation ! »

Les Demi-Deuil firent les gros yeux et faillirent en recracher leur liqueur de mirabelle de surprise.

« Vous avez un livre de la Hiérothèque sur vous… ?! s’exclama à voix basse Charles Cros de la Ravenne.

_ On ne peut rien vous cacher, jeune homme ! lui répondit Mérédith de Malemort.

_ Vous l’avez volé… ?! lui demanda Pierre Corneille de la Crave.

_ Volé… ?! Moi… ?! Allons… ! Non, je l’ai juste emprunté ! Je suis une hiérotécaire et j’ai donc certains droits, dont celui d’emprunter quelques livres pour mon usage personnel… ! »

Sophie Freux de la Fuligineuse, elle, ne posa pas de question mais considéra attentivement son interlocutrice : cette dernière était d’un raffinement de manières hors du commun et tout trahissait en elle l’habitante de la ville haute, que ce fut dans sa façon de tenir sa canne d’ivoire entre ses doigts longs et fins ou que ce fut dans sa facilité à s’exprimer avec la plus grande des corrections.

Pourquoi cette Meredith venait-elle traîner sa noblesse dans les bas-fonds de la ville basse ?

 Pourquoi portait-elle des lunettes noires ?

Pourquoi voulait-elle leur parler ?

« Me ferez-vous l’honneur de m’accorder un peu de votre temps ? reprit la mystérieuse femme.

_ Nous vous ferons cet honneur… ! » lui répondirent à l’unisson les membres masculins du groupe Demi-Deuil.

La fraction féminine, quant à elle, ne répondit que par un silence hostile et lourd de sous-entendus.

Pierre Corneille de la Crave et Charles Cros de la Ravenne étaient positivement ravis.

 Sophie Freux de la Fuligineuse et Charlotte Choucas des Tours, elles, étaient positivement sceptiques.

 Mais Mérédith de Malemort semblait indifférente aux réactions qu’elle engendrait :

 « Veuillez m’excuser, reprit-elle, mais je pense avoir de bonnes raisons pour vous déranger !

_ Allez-y! Nous sommes tout ouïes ! dirent en chœur deux mâles méconnaissables à force d’être sous son charme vénéneux.

_ Je ne sais comment amener la chose. Pour être brève, je dirai que j’ai en ma possession un ouvrage qui est susceptible d’intéresser des musiciens de votre trempe, et surtout vous, mademoiselle de la Fuligineuse. »

 En une seule phrase, la méfiance de l’intéressée avait volé en éclats sous les coups de boutoir de la plus vive des curiosités.

 Surprise, elle ne put se retenir de questionner avec un empressement inhabituel la sibylline bibliothécaire sacrée :

 « Quel ouvrage ?! Pourquoi moi ?!

_ Ne soyez pas si étonnée, voyons ! Cela fait très longtemps que je suis votre évolution musicale et que j’essaie de comprendre vos aspirations. Vous n’avez plus de secret pour moi, pour ainsi dire. »

 Cette dernière remarque résonna de manière particulièrement déplaisante aux oreilles de Sophie Freux de la Fuligineuse et un sourd mécontentement commença à gronder derrière sa curiosité première. Sûre d’elle et ne voulant rien voir de tout cela, l’habile Malemort continua :

 « Bref, j’ai pu et cru comprendre que votre souhait le plus cher était de réussir à sortir de notre chère ville de Cacoxène et d’aller voir ailleurs. J’ai également pu me rendre compte que votre haine de la chose urbaine était liée à l’existence de notre dieu sans nom et sans visage. Vous le haïssez tellement que vous êtes prête à le tuer même si vous savez pertinemment que vous n’avez aucune chance ! Vous êtes entêtée et obstinée au point de vouloir faire mourir la mort ! Tant d’ardeur dans le suicide est digne d’admiration, mademoiselle de la Fuligineuse ! Pour toutes ces raisons, je crois que ce que je détiens saura trouver chez vous un accueil favorable. »

 Et, joignant le geste à la parole, elle sortit de son costume un petit livre.

Il ne payait pas de mine, c’était le moins que l’on puisse dire : usé, petit et racorni, on voyait mal comment un tel objet pouvait susciter un quelconque intérêt.

 Mais à la manière qu’avait l’inquiétante bibliothécaire de prendre précautionneusement le vieil ouvrage, on ne pouvait douter qu’il fût d’un très haut prix.

 Le ton de la bibliophile Meredith déplaisait souverainement à la ténébreuse guitariste.

 Néanmoins, elle se retint de faire des remarques.

 Assurée maintenant de conquérir son auditoire, Meredith de Malemort poursuivit ses explications :

 « En tant que hiérothécaire, je jouis d’un accès privilégié aux sources du savoir cacoxénien, savoir trop longtemps et trop souvent oublié, comme vous le savez aujourd’hui et comme vous ne le saurez peut-être plus demain. Profitant de cet état de fait, j’ai pu mettre la main sur ce livre qui, à la lecture, se révèle essentiel si on veut comprendre la genèse de Cacoxène. »

 Sophie Freux, excédée par la suffisance de la nouvelle venue, l’interrompit en ces termes :

 « Je ne demande qu’à vous croire, mais qui êtes-vous pour venir comme ça, l’air de rien, me proposer vos lectures et décortiquer mes pensées les plus secrètes ?

_ Ne vous emportez pas de la sorte, dit une Meredith de Malemort de marbre, nous avons simplement des sensibilités identiques, une même fréquence métaphysique, une certaine parenté spirituelle ! Vous avoir vu lors de vos prestations scéniques dans le Phonodrome m’a convaincue que vous étiez l’interlocutrice idéale puisque vous partagez les mêmes aspirations et la même envie d’évasion que moi! Et cet ouvrage que vous voyez pourrait être votre porte de sortie ou tout au moins en constituer la clef !

_ Si vous le dites… se contenta de répondre la demoiselle fuligineuse aux émotions-magma. Et quel est le nom de ce livre ?

_ Récit d’un Voyage en Terre Inconnue du capitaine Théophile de la Létalie ! »

 En entendant ce nom, il y eut comme un séisme cérébelleux, et même les musiciens du genre masculin qui, jusque là, arboraient un sourire presque bête à force d’être béats d’admiration, cessèrent immédiatement d’être absents du chapitre et revinrent à la dure réalité de l’intrigue.

 Pierre Corneille de la Crave, totalement abasourdi, balbutia :

 « Mais… Mais, je croyais que ce n’était qu’une légende… ! Que ce capitaine et ses écrits n’étaient qu’une invention… ! »

 Pour qui n’était pas cacoxénien, c’est-à-dire pour qui n’existait pas, il était très difficile voire impossible de mesurer l’importance du livre intitulé Récit d’un Voyage en Terre Inconnue du capitaine Théophile de la Létalie.

 Ce qu’il fallait savoir, c’était que cette œuvre recélait en son sein les secrets de la fondation de Cacoxène.

 Autrement dit, elle n’était ni plus ni moins que le divin mode d’emploi de la sombre cité qui avait vu naître et mourir chaque jour Sophie Freux de la Fuligineuse et ses amis, mode d’emploi perdu et oublié, il va sans dire.

 Mais comme on pouvait s’y attendre, et en comptant sur l’aide d’un temps aussi infini qu’imprécis, l’ouvrage avait fini par perdre toute substance dans le dédale des cerveaux qui s’entrechoquaient parmi la ville basse et la ville haute, si bien qu’on ne pouvait nommer un seul habitant qui l’ait vraiment vu ou lu. Néanmoins, les traces laissées par l’opuscule étaient toujours vivaces et on ne comptait plus les délires pariétaux qui y faisaient référence ou les théories de complot qui s’en inspiraient.

La surprise passée, le naturel narquois et nihiliste de nos protagonistes reprit le dessus :

 « Combien d’exemplaires vendez-vous par jour avec ce mensonge ? ne put s’empêcher de lâcher comme une bombe l’incisif Charles Cros de la Ravenne.

_ Il n’y a vraiment pas matière à rire ! trancha avec le couperet de la politesse Meredith de Malemort, je n’abuse nullement de votre crédulité ! D’ailleurs, une lecture suffira à vous convaincre !

_ Ce livre n’est donc pas une légende ?! Ce livre existe donc vraiment ?! se surprit à dire une désabusée demoiselle de la Fuligineuse.

_ Aussi incroyable que cela puisse paraître, oui ! Et c’est le résultat de nombreuses et patientes années de recherches dans les zones obscures de la Hiérothèque ! Trouver ce genre d’œuvre est une chose très difficile. Mais trouver les personnes susceptibles de pouvoir entendre le contenu de cette même œuvre sans défaillir, c’est à la limite de l’impossible. Pourtant, en entendant votre musique, j’ai cru et je crois encore que vous faites parti de ces rares élus. Même si vous me méprisez ou que vous prenez ce que je vais vous lire pour un monument dédié au mensonge, j’espère qu’au moins vous me laisserez l’occasion de vous convaincre. »

 Devant une prière aussi insistante, les quatre instrumentistes attablés ne purent que se résoudre à écouter l’insondable Meredith, flattés et agacés tout à la fois par les arguments élitistes de cette dernière.

 La bizarre bibliothécaire ouvrit l’œuvre immortelle et bien réelle de Théophile de la Létalie et prit une pose empreinte de dignité et de solennité, c’est-à-dire propre à un tel évènement.

 Autour d’elle, on n’avait jamais été autant auditeur.

 C’est donc en plein cœur du quatrième chapitre et de la ville basse que le destin des membres de Demi-deuil fut scellé en écoutant ce récit :

« Cela faisait longtemps que nous avions quitté la ville de Cacoxène, quand nous vîmes devant nos yeux ébahis et exorbités une nouvelle terre. Une de plus. Contrairement à d’autres, celle-ci possédait des côtes très découpées, laissant voir des rochers acérés comme des dents de requin et aussi loin que pouvait porter le regard, on distinguait une végétation dense et touffue, ainsi que de curieuses sculptures dont on ne savait si elles étaient dues à la main de la nature ou à celle de l’homme, et dont la forme n’était pas sans évoquer quelque gigantesque champignon. C’était là un pays tout à fait étonnant si on s’en référait à sa faune, à sa flore et à son relief. Nous devions vite apprendre que ce n’était là que des broutilles en comparaison des gens qui le peuplaient. Après avoir accosté dans un endroit suffisamment sûr et suffisamment riche en provisions potentielles de toutes sortes, nous fûmes presque instantanément assaillis par de curieux et colossaux reptiles dont la plus remarquable particularité était d’être couverts de pointes et d’épines osseuses. Une autre de leurs particularités, et non la moindre, résidait dans le fait d’être particulièrement hostiles et agressifs : il fallut donc toute l’opiniâtreté et tout le courage dont mes hommes pouvaient être capables pour venir à bout de ces sauriens fort mal disposés à notre égard. Après avoir surmonté cet obstacle sans blessures graves parmi l’équipage, nous nous mîmes en route en direction de la ville la plus proche. Et là, nous fûmes encore surpris de constater qu’à un mur végétal pouvait succéder une étendue désertique, pleine de mares, de roches et de jets multicolores. Mais la plus grande surprise devait nous attendre au pied des portes de la ville que nous recherchions : autour d’elle bouillonnaient, brûlaient et jaillissaient des milliers de sources dégageant des vapeurs enivrantes et hallucinogènes. Malheureusement, la surprise était un sentiment que nous partagions avec les autochtones, et nous n’attendîmes pas longtemps avant de voir des hommes armés nous entourant de lames tranchantes et dissuasives. Ces soldats se distinguaient par leur port noble et leurs costumes richement ornés et nous faisions pâles figures dans nos parodies d’uniformes, éprouvés par nos aventures antérieures, ce qui ne jouait pas vraiment en notre faveur dans un moment aussi délicat qu’un premier contact. C’est donc plus par calcul que par diplomatie que nous nous tînmes tranquilles et que nous réfrénâmes nos ardeurs guerrières. Un homme qui semblait être le chef de la petite escouade se détacha du cercle formé autour de nous et vint à notre rencontre sans armes pour montrer son absence d’intentions belliqueuses. Pour lui signifier la teneur des nôtres, j’ordonnai à mes hommes d’agir de même, ce qu’ils firent sans discuter. Après quelques pourparlers, nous fûmes escortés jusqu’au cœur de la ville. La décrire correctement est une tâche ardue et, à mon avis, au-dessus de mes faibles forces de conteur. Pour bien s’imprégner de son caractère exceptionnel, je crois qu’il est préférable de se référer aux nombreuses planches exécutées par notre dessinateur lors de notre passage dans celle-ci. Dans cette cité, le monumental le disputait au géométrique, et l’épure des formes n’avait d’égal que le raffinement des décorations. En ce qui concerne les habitants, j’ai pu observer qu’un petit nombre d’entre eux possède des dons particuliers et qui, à mes yeux, paraissent extraordinaires : en effet, il semblerait que quelques personnes soient instruites dans la façon de manipuler l’esprit et d’en développer les ressources cachées, même si je n’ai pas pu déterminer leur manière exacte de procéder. J’ai donc pu contempler des hommes et des femmes capables de donner une forme tangible à leur force mentale. Il va sans dire que ces découvertes représentent une révolution totale dans notre façon de considérer notre rapport au monde. Malgré toutes ces occasions d’étonnement et de stupéfaction, j’allais encore être fasciné par un autre spectacle, puisque je me retrouvai devant un palais qui, architecturalement parlant, dépassait de loin tout ce que je pouvais imaginer et décrire. On me signifia bientôt que j’allais rencontrer celui qui dirigeait cette incroyable contrée : un certain César Cortex. »

Meredith de Malemort, qui savait ménager ses effets, fit une pause stratégique et bienvenue après tant de nouveautés.

 Elle posa un regard satisfait sur les quatre personnes qui l’écoutaient de toutes leurs oreilles.

 D’ailleurs, ils n’écoutaient pas seulement avec leurs oreilles, mais avec toutes les fibres de leur être, absorbant les mots comme on absorbe de l’eau après une désastreuse traversée du désert.

 Les réactions ne se firent pas attendre mais plutôt entendre :

 « C’est tout à fait incroyable ! s’exclama un Pierre Corneille de la Crave extatique.

_ C’est le mensonge le plus convaincant que j’ai jamais entendu ! ajouta un Charles Cros de la Ravenne qui se laissait aller, pour une fois, à une certaine naïveté.

_ Pourrait-on savoir ce qu’est un requin ? s’interrogea la très pragmatique Charlotte Choucas des Tours. »

Quand à Sophie Freux de la Fuligineuse, en qualité de Sophie Freux de la Fuligineuse et par respect pour sa propre légende dorée, elle s’abstint de toute effusion et de tout commentaire.

 En apparence, elle était froide et distante comme à l’accoutumée.

 En réalité, elle était émotionnellement au bord de la combustion.

Meredith de Malemort, satisfaite au-delà de ses espérances, guidait d’une main de maître sa démonstration :

 « Vous avais-je menti ? Me croyez-vous maintenant, ou dois-je continuer ? lança-t-elle malicieusement.

 La déstabilisée Sophie, bavarde au-delà de toute description et de tout dialogue, intervint :

 « Je dois avouer que ces écrits sont d’une confondante maîtrise ! Mais quelque chose me tracasse atrocement dans tout cela : si cet ouvrage s’avère correspondre à une réalité que nous ignorons encore, pourquoi nous la cacher ? Pourquoi doit-on oublier tout ce qui nous arrive alors que quelqu’un comme Théophile de la Létalie a pu ramener des souvenirs de voyage de Cacoxène ? Et surtout, pourquoi nous révéler ce genre de choses ? »

 La subtile bibliophile, plus nil admirari que la guitare de la jeune fille de suie répondit de manière directe et balistique :

 « Vous êtes décidément d’une méfiance à toute épreuve ! Malgré tout, j’avoue que je m’attendais à ce genre de questions de votre part. C’est pourquoi je vais vous répondre.

_ Pourrait-on savoir ce qu’est un requin ? s’interrogeait toujours la très pragmatique Charlotte Choucas des Tours.

_ Allez-y, je vous écoute !

_ Eh bien, comme je vous l’ai déjà dit, je pense que vous et vos amis êtes les personnes les plus à même de comprendre l’importance de ce que je vous apporte. C’est pourquoi je vous ai lu un extrait du livre du capitaine de la Létalie avec toute la confiance que suppose un tel acte. Je crois aussi que vous pouvez saisir tout ce que génère, individuellement ou collectivement, l’existence d’une telle œuvre, en termes de solutions comme en termes de problèmes. Vous serez donc d’accord avec moi si je vous dis que faire reposer un tel secret sur les épaules d’une seule personne est une chose très lourde voire trop lourde à porter. Mon intérêt dans tout cela, si intérêt il y a, c’est de pouvoir partager avec vous le fruit de mes recherches et même de m’en délivrer. D’ailleurs, mes recherches ne sont-elles pas au diapason des vôtres ? Celles-ci ne m’ont pas seulement permis de retrouver un livre de légende, elles m’ont aussi apporté la conviction qu’il existe une sortie cachée au plus profond de Cacoxène, une sortie qui mène vers un ailleurs digne de ce nom. Et le simple fait qu’une telle issue puisse exister nous amène immanquablement à nous interroger sur les causes de l’amnésie dont nous sommes tous frappés à des degrés divers. Qui en est le responsable et l’instigateur ? Comment quelqu’un comme Théophile de la Létalie, qui vient indubitablement d’un autre endroit que Cacoxène, a-t-il pu y entrer et en sortir sans problèmes ? C’est ce que je cherche à découvrir ! »

La guitariste de Demi-deuil croisa ses bras et s’absorba dans une profonde et même abyssale réflexion.

 Ce moment, elle en avait rêvé des milliards de fois.

 Qu’il puisse exister autre chose que la désespérante cité de Cacoxène, qu’il puisse exister une sortie à ce monde clos et que quelqu’un vienne lui apporter la preuve irréfutable de tout cela, elle n’aurait jamais cru une telle chose possible.

 Et pourtant, sans prévenir et avec la plus grande politesse, une bibliothécaire était sortie de l’ombre et de l’anonymat pour venir à sa rencontre et pour lui apporter son souhait le plus insensé sur un plateau.

 C’était trop brutal et trop beau.

Sophie Freux de la Fuligineuse aurait du se laisser aller à des épanchements de joie inhabituels, à des cris de victoire irréels ou à des phrases immortelles.

 Au lieu de tout cela, elle restait aussi silencieuse et aussi impénétrable que la céleste voûte cacoxénienne.

 Meredith de Malemort pouvait être de bonne foi, il fallait tout de même lui faire confiance.

 Cela, la sombre et torturée six-cordiste n’en avait pas l’habitude.

 De plus, elle n’arrivait pas à se débarrasser de cette sensation d’oppression et de malaise qui avait commencé à l’assaillir à la fin du chapitre précédent et qui allait grandissante depuis que cette étrange femme au livre était là.

 Même ses amis ne semblaient plus être les mêmes depuis qu’elle était arrivée.

 Etait-ce dû au choc de ses révélations ?

 Difficile à dire.

 Pourtant, elle ne l’avait pas quittée des yeux une seule seconde, prête à relever le moindre geste suspect.

 Sans succès.

Alors pourquoi avait-on l’impression tenace que l’espace autour de Meredith de Malemort n’avait pas sa densité habituelle, qu’il était soumis à une espèce de distorsion ?

 Pourquoi portait-elle cette bizarre canne d’ivoire surmontée d’un crâne de lézard et ces lunettes noires encore plus opaques que ses pensées ?

 Elle n’était pourtant pas aveugle.

 Elle n’en avait ni les gestes ni les hésitations.

 Comment avait-elle pu et su tromper quotidiennement la vigilance des autres serviteurs de la Hiérothèque ?

 Décidément, le mystère autour de cette femme était encore plus épais que le son des guitares de Demi-deuil.

« Je me vois malheureusement dans l’obligation de vous croire ! » finit par dire, du bout des lèvres, une Sophie Freux de la Fuligineuse résignée à l’inconnu et à l’inconfortable.

_ Vous avez finalement décidé de me faire ne serait-ce qu’un peu confiance ? Je vous en remercie. Et pour preuve de bonne foi et de bonne entente, je vous prête l’inestimable ouvrage dont je vous ai fait la lecture tout à l’heure. Deux personnes instruites de dangereux secrets valent mieux qu’une ! Dotées des mêmes connaissances, nous pourrons entreprendre des recherches plus efficaces et plus fructueuses, mademoiselle de la Fuligineuse ! »

Meredith de Malemort tendit à son interlocutrice le petit livre aux grandes révélations, et ce faisant, lui effleura légèrement les mains.

 Sophie Freux frissonna.

Sa peau était plus froide que la mort.

 C’était comme si sa main avait été sculptée à même le permafrost !

« Pourrait-on savoir ce qu’est un requin ? s’obstinait à demander la trop pragmatique Charlotte Choucas des Tours.

_ Vous le saurez demain à la même heure, mademoiselle des Tours, puisque je compte bien vous revoir tous demain à ce même endroit ! Puis-je compter sur vous ? » demanda une Meredith faussement inquiète.

 La quasi-totalité du groupe Demi-deuil fit un signe de tête en guise d’assentiment.

 Sophie Freux, elle, se contenta d’un oui  aussi pointu qu’un pic à glace.

 La rusée bibliothécaire reprit :

 « Mais avant de partir, je souhaiterais tout de même porter un toast à notre entente présente et future. »

 Elle leva donc un verre rempli de liqueur de mirabelle, liqueur qui avait été versée à l’insu de tout le monde par un serveur dont le narrateur avait oublié de mentionner le passage.

 Les verres s’entrechoquèrent : quatre petits récipients allèrent se fracasser avec un bruit aigu contre un cinquième et dernier qui les dominait tous en contenance. Meredith de Malemort avait en effet opté pour la dose royale, et c’est avec autant de grâce que de distinction qu’elle vida d’un seul trait le verre à la divine boisson, au grand étonnement des musiciens et des autres gens du lieu.

Elle s’apprêtait à prendre congé des Demi-deuil, quand un incident survint : le serveur du paragraphe précédent, probablement fâché de son petit rôle dans le présent chapitre, la bouscula malencontreusement et sans s’en rendre compte, pressé qu’il était d’aller servir des clients assoiffés.

 Meredith de Malemort, sous le choc, tomba à genoux et perdit ses lunettes.

 Le garçon du café-caverne, fort marri de sa maladresse, fit toutes les excuses possibles et imaginables en de telles circonstances et tendit les lunettes à leur propriétaire qui le remercia avec un calme véritablement effrayant.

 Pendant un instant, elle tourna son regard dans sa direction.

 Sophie Freux, qui observait la scène, le vit blêmir d’un coup et sans explications puis repartir l’instant suivant vers son sacerdoce des gorges sèches sans demander ni son reste ni l’addition.

 Qu’avait-il donc pu bien voir pour réagir de la sorte ?

 C’était la question que se posait la guitariste nil admirari en regardant s’éloigner et s’évanouir la silhouette presque flottante de l’inquiétante Malemort en serrant nerveusement son nouveau livre de chevet.

« Pourquoi ne veut-on pas m’expliquer ce qu’est un requin, à la fin ? s’indigna sans prévenir la plus du tout pragmatique Charlotte Choucas des Tours.

_ Ne t’inquiète pas Charlotte, tu le sauras bien assez tôt ! En attendant, tu ferais bien de reprendre un autre verre ! coupa tout net Sophie. »

 La bassiste, éthylarque, c’est-à-dire buveuse de catégorie supérieure, ne se fit pas prier, imitée bientôt dans sa démarche par Pierre Corneille de la Crave et Charles Cros de la Ravenne, qui préféraient ne plus faire attention à ce qu’ils venaient d’entendre et qui regrettaient d’avoir accueilli une inconnue à leur table.

 Avant de remettre leur costume d’éthylonautes distingués, ils jetèrent, tous les trois en même temps, un regard inquiet vers Sophie qui, pour sa part, se demandait bien à quel moment quelque chose avait commencé à aller de travers.

 Au-dessus de sa tête, les corbeaux continuaient à s’écraser contre le céleste plafond pendant qu’un étrange inconnu, attablé à la même terrasse qu’elle, la dévisageait tout en dégustant un nectar innommable.


 

 

Ciel de Suie - Chapitre 4 - Meredith de Malemort -

Dose royale : la dose royale est la plus grosse dose autorisée dans les débits de boisson cacoxéniens. Elle correspond à 150 éthylions. Pour connaître les autres doses disponibles, veuillez vous renseignez auprès des serveurs des bars hydropodiques.

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