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Publié par Lionel Cosson

Dans la chambre à coucher d’une sinistre maison d’Exochome Quadripustule, Sophie Freux de la Fuligineuse, nonchalamment allongée sur un lit, fixait un plafond immaculé et propice aux visions les plus fantastiques.
D’une main, elle reposait sa tête, et de l’autre, elle serrait un précieux livre contre sa poitrine.
Que faisait-elle ?
Elle essayait simplement de se remémorer un à un les événements marquants de la journée sans en omettre aucun.
Ce petit rituel vespéral était pour elle un moyen efficace d’exercer sa mémoire et de lutter contre l’emprise d’une amnésie aussi quotidienne que débilitante et qui tenait lieu de loi dans cette ville où elle n’avait jamais choisi ni de naître ni de résider.
Inutile de dire que cette fois-ci l’exercice de la taciturne guitariste fut d’une longueur inaccoutumée voire même jamais vue.
En effet, ces dernières heures avaient été fertiles en révélations et en révolutions et notre demoiselle de la Fuligineuse était passée de l’impossible à l’incroyable sans même s’en rendre compte.
Un corbeau suicidaire…
Un accord de guitare manqué…
Une femme aux cheveux d’or et aux lunettes noires…
Et maintenant, ce petit livre… ?
La jeune fille assoupie avait beau retourner le problème et les trop nombreux coussins disposés sur son lit d’acier, elle n’arrivait pas ou plus à trouver une cohérence à tout cela.
Aussi, pour se détourner un peu de son ennui face à cette situation, elle s’absorba soudainement dans la contemplation de ses pieds (qu’elle avait forts jolis d’ailleurs), espérant oublier rapidement, pour une fois, tout ce qui s’était passé aujourd’hui.
Ce fut peine perdue.
Au lieu de cela, elle voyait une infinité d’images défiler devant ses yeux, se bousculant et se superposant dans un désordre agressif, comme si quelqu’un avait placé une mine à fragmentation dans son cerveau malmené.
Et quand il lui prenait l’envie de s’assoupir un peu, elle était assaillie de visions cauchemardesques.
Elle rêvait qu’elle était assise, seule, à la terrasse du café des deux derniers chapitres quand, soudain, elle était surprise par une Meredith de Malemort gigantesque. Tellement gigantesque, qu’elle touchait presque la trop célèbre voûte céleste fossilisée.
Elle se mettait alors à courir à coeur rompre à travers les rues labyrinthiques de l’Hydropodie pour échapper à la monstrueuse et belliqueuse bibliothécaire.
La géante, dans une rage folle, sortait alors d’on ne sait où une bouteille de liqueur de mirabelle aux dimensions propres à effrayer le commun des mortels et des ivrognes (qui sont souvent les mêmes) et en versait le contenu sur la ville de Cacoxène, provoquant une inondation d’un type tout à fait inédit.
Sophie, au comble de l’effroi et de la fatigue, essayait alors tant bien que mal, de se diriger vers la ville haute pour échapper au raz-de-marée psychotrope, gravissant une à une et au pas de course les marches du niveau intermédiaire et passant devant un squelette métallique imperturbable jusque dans sa mise à bas par les terribles vagues alcoolisées.
Les milliards de litres de liqueur montaient, montaient, montaient…
Sophie montait, montait, montait…
Jusqu’à ne plus avoir d’autre solution que de trouver refuge dans la Hiérothèque.
Elle entrait précipitamment dans l’énorme édifice en poussant, on ne sait comment, ses lourdes portes : la mortelle boisson lui léchait déjà les pieds, prête à l’engloutir.
Paniquée, elle se retournait pour constater avec une horreur sans nom (chercher un sobriquet à l’horreur dans cette situation relevait de la stupidité) qu’une macrocéphale Malemort essayait de s’introduire dans le divin bâtiment.
Derrière ses lunettes noires, on devinait des yeux aux lueurs psychopathes et psychédéliques.
Sophie continuait à s’enfuir.
Sophie continuait à s’enfoncer.
L’horrible liquide lui arrivait au cou.
Elle se retournait encore une fois, la dernière, pour graver dans sa mémoire condamnée l’image du colosse enlevant lentement ses lunettes couleur ténèbres.
Elle ne pouvait plus découvrir ce qui se cachait derrière celles-ci, car déjà, elle se noyait et était emportée dans un néant jaune d’or.
La seule fuite fut d’ouvrir à nouveau les yeux pour échapper à ce monde infernal qui s’était installé derrière ses paupières.
La seule solution fut de se replonger dans des pensées déjà trop abîmées par tant de reprises et de retournements successifs.
Elle sentit soudain le livre qu’on lui avait prêté brûler comme un feu sans flammes contre sa poitrine, comme s’il réclamait une lecture immédiate, tisonnant et taquinant sa curiosité et son intelligence.
La belle allongée prit le virulent ouvrage, prête à s’informer sur la topographie et la toponymie de ses désirs avoués mais inassouvis.
Elle ouvrit fébrilement l’objet de cuir et de papier pour partir à la recherche de sa vérité, quand …
Si cette fois aucun ange ne passa à la trappe, force fut de constater qu’un malin génie, cruel comme une parque sous acide, s’était délecté à lui couper les ailes du plus sec des coups de ciseaux qu’on puisse imaginer.
Sophie Freux de la Fuligineuse devait se rendre à l’atroce évidence et aux phrases dépouillées : le livre prêté par la traître Meredith ne contenait plus que des pages blanches !
Pourtant, elle avait réellement vu à l’intérieur de ce dernier des pages pleines d’écriture, noircies jusqu’à l’illisibilité ; elle avait réellement vu une Meredith de Malemort appliquée à les lire sans une quelconque tentative d’improvisation ; elle avait même regardé, sur le chemin du retour et pas plus tard que tout à l’heure, si l’ouvrage n’avait pas laissé échapper et se répandre son précieux contenu.
Mais non.
Alors que se passait-il ?
Quel dieu se jouait d’elle ?
Pourquoi ?
Débordée par une rage muette, elle jeta le livre à travers la pièce.
La six-cordiste contrariée avait le pressentiment que quelque chose allait bientôt se produire, quelque chose d’inévitable, d’inéluctable et d’inoubliable.
Elle ne s’était jamais sentie dans un état pareil.
C’était comme si un musicien atteint de maladie mentale jouait des soli sursaturés avec ses pauvres neurones, et ce, dans toutes les tonalités existantes.
Plus rien n’était clair dans son esprit : il n’était plus question de nil admirari, car dans le for intérieur de notre fuligineuse demoiselle s’agitait un furieux bouillon de sentiments contradictoires et incontrôlés.
Elle songeait au comportement inhabituel de ses mâles amis, Pierre Corneille de la Crave et Charles Cros de la Ravenne, suite à l’arrivée de la bizarre bibliothécaire. Où étaient passés leur esprit affûté et leurs propos incisifs ?
Quel sortilège avait donc bien pu émousser à ce point leurs armes spirituelles ?
Et que devait-on penser de la surprenante attitude du serveur qui semblait avoir été terrassé par un maléfice oculaire ?
Quoi qu’il en fût, une ombre planait au-dessus de la tête de Sophie, une ombre qui allait probablement s’étendre sur tout Cacoxène.
Plus rien ne serait comme avant.
Plus de corbeaux assommants et assommés.
Plus d’âmes en peine amnésiques et anémiées.
Plus de répétitions de Demi-deuil aux prises avec le démon de la démesure.
Tout allait changer et ce sentiment allait grandissant, grandissant, jusqu’à repousser les murs du sommeil et de la chambre de notre préoccupée protagoniste.
« Le désespoir n’est plus ce qu’il était ! » se dit notre dame de la suie en repensant à ses trois compagnons à qui elle avait adressé un « A plus tard ! » digne d’un rasoir, dans une atmosphère de fin de règne, sous les lumières glauques de la lampyrotechnie en ayant l’impression que quelque chose se jouait à leur insu.
Sophie replongea avec un mouvement de dépit dans une mer de coussins et de couvertures pour fixer, à nouveau, un plafond qu’elle ne connaissait que trop et qui n’était pas sans lui en rappeler un autre, beaucoup plus imposant, source d’obsessions et de frustrations permanentes.
Elle souffla bruyamment.
Puis, lassée de ce chapitre introspectif et silencieux, elle saisit une télécommande égarée sur son lit de type no man’s land, pour la pointer à la manière d’une arme à feu sur une machine des plus singulières qui, frappée en plein coeur, n’eut d’autre alternative que de se mettre en marche à grand renfort de sons et de lumières.
C’était un lampyrotechnophone, engin exclusivement dédié à la diffusion de toutes les musiques possibles et imaginables et principal fournisseur de fonds sonores aux pensées de sa propriétaire.
La musique submergea bientôt la chambre comme une gigantesque lame de fond. Sophie se laissa emporter.
Déjà retentissaient les premiers accords d’une chanson non répertoriée à Cacoxène.
Musique héritée du hasard.
Musique digne d’amour.
Etaient-ce des mélodies venues d’ailleurs ?
Etait-ce une suite de canulars soniques ?
Sophie avait oublié tout ça.
Elle ne savait plus comment elle se l’était procurée et ne cherchait plus à le savoir. Elle se contentait de l’écouter de tout son coeur et de toute son âme comme si c’était la seule chose qui la rattachait à un passé qu’elle ignorait.
Ses yeux se perdant parmi les divers objets qui parsemaient sa chambre, elle s’endormit peu à peu laissant la fatigue et la résignation gagner la partie contre son corps et, avant qu’un voile noir ne se pose délicatement sur sa conscience, son dernier regard du jour fut pour sa guitare nil admirari.
Elle glissa dans un sommeil paisible sans même s’en rendre compte.
Si elle avait su ce qui se passerait le lendemain, elle ne se serait jamais réveillée.

Lampyrotechnophone : imaginez un gros vers-luisant dans lequel on enfourne des disques, et vous aurez une image assez précise de ce que peut être un lampyrotechnophone.

Ciel de Suie - Chapitre 5 - Un rêve enivrant -
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