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Publié par Lionel Cosson

Mademoiselle de la Fuligineuse avait encore de très nombreuses questions à poser à monsieur Zygène de la Filipendule, mais ce dernier ne lui en laissa pas le temps car il l’avait déjà saisie par une main, l’emmenant à toute allure vers une destination connue de lui seul.

Les pauvres questions se pétrifièrent au contact de l’air et tombèrent par terre pour y rester durant toute l’éternité de ce cinquième chapitre.

Se retournant subrepticement pendant qu’elle fendait l’air et les bonnes manières narratives, Sophie leur jeta un coup d’oeil plein de regrets, les abandonnant à leur triste et terne destinée.

Pendant ce temps, les rues et ruelles de la ville basse se déformaient sous l’effet de la course effrénée de nos deux protagonistes et sous celui d’une ellipse temporelle des plus pratiques.

Zygène et Sophie passaient au travers d’une symphonie architecturale dont ils ne se préoccupaient plus de saisir les détails, emportés par leur propre élan.

Ils couraient, couraient et couraient encore.

Ils remontaient la ville de Cacoxène comme on remonte les escaliers d’un gratte-ciel dont l’ascenseur est en panne, entraînés dans un tourbillon d’anxiété et de célérité.

Ils arrivèrent bientôt en vue du Saprophore, point de passage quotidiennement emprunté par des milliers de cacoxéniens.

Sans prévenir et pour créer un effet de surprise tout à fait artificiel, le capricant Zygène freina brusquement au risque de faire fondre les pavés et plus encore.

La course se termina au milieu du pont et au milieu de l’indifférence générale.

Ils avaient fendu la foule dense et compacte sans provoquer le moindre mouvement de surprise ou de recul.

Voilà qui était très étonnant.

Mais les deux coureurs ne s’en formalisèrent pas outre mesure, occupés qu’ils étaient à reprendre leur souffle et leur conversation.

Sophie fut la plus prompte à rompre le silence:

« Mais enfin, pourquoi est-on obligé de courir de la sorte ?

_ Quelle question ! Mais pour échapper à Meredith de Malemort, voyons !

_ Mais elle m’avait donné rendez-vous dans un bar hydropodique… ! Comment voulez-vous qu’elle soit à notre poursuite ? C’est ridicule !

_ Petite innocente… ! Elle a prétexté ce rendez-vous pour s’amuser un peu avec vous, pour vous mettre à l’épreuve… !

_ Pour me mettre à l’épreuve ?!

_ Bien sûr ! Cette déesse ne s’intéresse jamais à quelqu’un sans raison et il est tout à fait possible que vous soyez un des rouages importants de l’une de ses obscures machinations, et…

_ … Et il est tout à fait possible que vous vous trompiez ! »

Ces dernières paroles qui n’appartenaient pas à Sophie Freux de la Fuligineuse résonnèrent dans l’air vicié du Saprophore comme une volée de cloches funèbres.

Surpris, les deux fugitifs se retournèrent.

Et là quel ne fut pas leur étonnement de se retrouver nez à nez avec Meredith de Malemort !

Celle-ci se tenait sur le parapet, cheveux au vent et canne d’ivoire à la main. A travers le filtre de ses lunettes noires, elle fixait les stupéfaits comme on fixerait des insectes qu’on s’apprête à écraser, c’est-à-dire avec une froideur qui contait fleurette au zéro absolu.

Toujours en équilibre sur le parapet, elle s’avança lentement vers eux.

Zygène et Sophie se tenaient plus sur leurs gardes que sur leurs pieds.

« Je vois que vous avez réussi à me devancer ! s’exclama-t-elle avec un ton amusé.

_ Ce ne fut pas une chose aisée, madame de Malemort ! répondit un Zygène dont l’assurance subitement retrouvée étonna Sophie Freux.

_ Mais je n’en doute pas ! Et à qui ai-je l’honneur ?

_ Zygène de la Filipendule ! dit-il en effectuant à nouveau une chorégraphie qu’il ne fallait surtout pas chercher à imiter.

_ Vous m’en voyez ravie ! Et d’après votre apparence, je dirais que vous n’êtes pas cacoxénien. Me trompe-je ?

_ Pas le moins du monde ! Et d’après votre apparence, je dirais que vous êtes une personne plutôt surprenante ! Je n’aurais jamais cru qu’une déesse à la réputation aussi trouble que la vôtre puisse s’incarner sous des traits aussi agréables ! »

Sophie poussa un soupir de dépit et de résignation : elle n’avait pas pensé que le fanfaron de la Filipendule pousserait la bêtise et le donjuanisme déplacé jusqu’à tenter de séduire une divinité destructrice.

L’intéressée devait penser la même chose puisqu’elle ne fit aucun cas de ses compliments :

« Et je pourrais savoir qui vous envoie ? lui demanda-t-elle.

_ Ah ça, je ne peux pas vous le dire ! Ce serait abattre beaucoup trop tôt mes meilleures cartes ! lui répondit l’homme.

_ Ca ne fait rien, votre mutisme me donne déjà un début de réponse ! Je saurai le fin mot de l’histoire tôt ou tard…»

Sophie ne comprenait rien à cette conversation pleine de sous-entendus, mais elle pouvait au moins être sûre que le sémillant Zygène n’avait pas l’ombre d’un atome crochu avec la réfrigérante Meredith.

« En tout cas, reprit-elle, il est assez regrettable que vous ayez informé trop prématurément cette jeune fille de ma véritable identité et de ce qui l’attendait.

Par votre faute, elle va être obligée de passer par un grand nombre d’épreuves, alors qu’elle aurait pu n’en subir qu’une seule ! Je crois qu’elle vous en voudra toute sa courte vie !

_ Je n’en suis pas aussi sûr que vous ! Et d’ailleurs qui pourrait survivre à votre épreuve ?

_ Ne soyez pas aussi réducteur ! Après tout, n’a-t-elle pas ce qu’elle mérite ?

_ Tout dépend de ce que vous entendez par mériter ! »

Meredith de Malemort mit fin à la conversation avec un petit sourire en coin qui n’avait rien de rassurant.

Tout à coup, elle pointa sa longue canne d’ivoire vers Sophie Freux de la Fuligineuse en lui adressant ces paroles fielleuses :

« Quant à vous Sophie, vous allez apprendre à vos dépens ce qu’il en coûte d’avoir des rêves insensés et à contre-courant ! Vous vouliez toujours être ailleurs ? Eh bien, je vous offre une porte de sortie ! Vous vouliez fixer l’abîme ? Eh bien, je vous précipite dedans ! Vous vouliez retrouver la mémoire ? Eh bien, assumez-en les conséquences ! Vous regretterez bientôt d’avoir rêvé plus grand que vous-même ! »

A ces mots, la trop souvent impassible Sophie Freux de la Fuligineuse explosa de colère :

« Et mes amis ?! Qu’avez-vous fait de mes amis ?!

_ Ceux qui ont fait l’erreur de vous faire confiance ? J’ai demandé à une de mes proches connaissances de s’occuper de leur cas !

_ Que…

_ Bien. Je vous laisse à votre petit supplice, chère Sophie Freux de la Fuligineuse ! Voyons si vous êtes digne d’intérêt ! Vous me retrouverez sans doute sur votre route ! Je viendrai m’assurer qu’il ne vous arrive rien de grave… Quand à vous, monsieur de la Filipendule, tâchez d’être un bon guide pour cette jeune fille qui a voulu défier ce qui la dépasse… ! »

La divinité fit une révérence et disparut, s’estompant progressivement comme un vieux souvenir et en laissant la jeune fille d suie désemparée.

Elle était sous le choc.

En gagnant sa liberté, elle avait perdu tout le reste.

Il ne lui restait plus qu’à aller de l’avant en pensant à ses amis égarés et à cette déesse qui, désormais, la poursuivait.

Qu’allait-il se passer ?

La jeune musicienne aux pensées plus sombres que la suie ne put aller plus loin dans ses réflexions car le stoïque Zygène lui posa une main sur l’épaule :

« Je sais que c’est difficile mais il est temps d’y aller, vous ne croyez pas ?

_ Y aller ? Mais aller où ? rétorqua une Sophie au nihilisme sans fond.

_ Aller où ? Mais ailleurs, voyons ! Vous ne pouvez plus reculer, désormais ! Je suis là pour vous montrer le chemin ! Soyez sans crainte !

_ Ailleurs ? Vous connaissez la sortie ?

_ Et comment ! En attendant, veuillez prendre ceci ! »

Le zygomatique Zygène, en même temps qu’il prononçait ces mots, sortit de l’une des poches de son grand imperméable couleur ténèbres deux petites perles d’un vert émeraude éclatant.

La six-cordiste sur le fil du rasoir se pencha pour les examiner.

Son comparse les avait vraisemblablement volées dans une lacrymalerie, bijouterie cacoxénienne spécialisée dans la confection de parures à base de larmes fossilisées, pendant leur folle et frénétique course de tout à l’heure.

Il les lui tendait, comme s’il avait voulu qu’elle les avale.

Elle ne se trompait pas, car tout en les aspergeant d’une étrange solution, il lui dit :

« Ces perles enduites d’un liquide de ma composition ont la faculté de permettre à celui ou celle qui les ingère de pouvoir respirer sous l’eau pendant environ une heure ! »

Sophie le regarda avec stupéfaction :

« Respirer sous l’eau ? Vous voulez donc que nous plongions depuis ce pont ?

_ Parfaitement ! Et pas plus tard que tout de suite, chère Sophie ! Nous n’avons plus de temps à perdre ! »

Il tendit à nouveau une des perles à son interlocutrice qui, n’ayant plus la force de s’étonner de rien, se résolut à l’avaler.

Elle fit cela sans aucun enthousiasme.

Puis, ayant fait de même, l’homme au bonnet l’invita à enjamber le parapet et à se précipiter avec lui dans les eaux terribles et tumultueuses de la Coprorhée.

Elle s’exécuta avec la résolution d’une suicidaire.

Le bruit de l’eau résonnait aux oreilles de Sophie Freux de la Fuligineuse comme une marche funèbre et elle ferma les yeux, prête à mourir, quand elle tomba dans l’eau glacée.

Elle pensait se noyer rapidement.

Il n’en fut rien.

Le phénomène de la Filipendule n’avait pas menti et les perles qu’il avait aspergées de potion faisaient leur effet : elle pouvait respirer sans aucun problème dans l’eau froide et sombre !

N’ayant plus rien à craindre, Sophie se risqua à ouvrir les yeux pour découvrir un spectacle désolant : Zygène donnait libre cours à sa fantaisie en effectuant des acrobaties aquatiques de sa création.

Sa seule spectatrice poussa un soupir plein de bulles : que ce soit sur la terre ferme ou dans l’eau profonde, elle ne réussirait jamais à échapper à la furie chorégraphique de son compagnon d’infortune pour qui chaque élément pouvait et devait fournir un décor à ses danses grotesques.

Il s’agitait donc devant le regard atterré de la jeune fille, son bonnet et ses lunettes lui donnant l’aspect d’un poisson-lune, quand il s’interrompit brusquement pour lui montrer quelque chose : au fond de la rivière souterraine, il y avait quelque chose d’énorme et à la forme indéfinie.

Sophie, intriguée, suivit Zygène sans poser de questions.

Ils se rapprochaient, se rapprochaient, se rapprochaient…

Enfin, ils arrivèrent suffisamment près de l’objet pour pouvoir le distinguer très nettement : c’était un rocher de très grande dimension, qui ressemblait à s’y méprendre à un bouchon de bouteille.

Sophie contempla la chose, à peine amusée, car elle avait décidé de ne plus s’étonner de rien.

Elle dut cependant se raviser quand elle vit un Zygène à la force herculéenne déplacer ledit rocher comme de rien.

Pour stupéfaite qu’elle était, elle n’en oublia pas pour autant la politesse, et vint lui prêter main-forte dans ses efforts démesurés.

Et là, ô surprise, elle constata que le mégalithe était aussi léger qu’une plume, ce qui la rassura sur le compte de son acolyte qui semblait peiner par pur sens de la pose !

Sous la pierre, se cachait une gigantesque ouverture sphérique dont les bords semblaient avoir été sculptés il y a très longtemps et dont la découverte devait créer un tourbillon.

Zygène se recula et fit signe à Sophie de lui prendre la main : après avoir sauté d’un pont, il allait falloir sauter dans un tourbillon.

Après avoir fixé l’homme à la canne noire, qui avait sur le visage une expression qui se voulait aussi déterminée que rassurante, elle s’exécuta avec un état d’esprit qui était proche du détachement le plus absolu et du désespoir le plus profond.

Ils étaient aspirés vers l’inconnu à une vitesse vertigineuse.

Sophie Freux de la Fuligineuse aurait voulu le regarder en face, mais ses forces l’abandonnèrent.

Avant de perdre conscience, il lui sembla que dans le tunnel qu’ils traversaient, flottaient des effluves de mirabelle.

Ciel de Suie - Chapitre 6 (seconde partie) - Où Sophie Freux de la Fuligineuse passe de l'humain au divin -
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