Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Publié par Lionel Cosson

Quand Sophie Freux de la Fuligineuse se réveilla, elle ne vit rien.

Elle pensa tout d’abord et à raison être morte, puisqu’elle ne sentait plus son corps ni quoi que ce soit d’autre, et qu’elle était entourée d’une obscurité si épaisse qu’on aurait pu la donner à découper à un équarisseur nocturne.

Heureusement, il n’en était rien, et notre jeune fille sauvée des eaux, après quelques tentatives musculaires et méritoires couronnées de succès, commença à prendre conscience du monde qui l’entourait avec un peu plus de précision.

Etendue sur le sol et face contre terre, elle sentait quelque chose de chaud et de rugueux contre son visage et entre ses mains qui se crispaient presque mécaniquement.

C’était du sable.

Pendant qu’elle essayait péniblement de se relever, un bruit ample et régulier parvenait à ses oreilles en alerte, un bruit profond et familier : il ne faisait aucun doute qu’elle se trouvait tout près d’une étendue d’eau.

Un regard jeté droit devant elle confirma son hypothèse en y ajoutant une nuance d’émerveillement : face à elle, s’étendait, infinie et majestueuse, une mer resplendissante de vagues et d’écume.

Sophie, en grande lectrice, connaissait la mer pour l’avoir vue dans des livres aux images baroques.

Elle avait toujours éprouvé pour elle une fascination sans bornes.

Cependant, jamais elle n’aurait jamais pu imaginer que cette énorme masse liquide puisse exister et, chose plus extraordinaire encore, présenter tant de beautés.

Quel spectacle !

Et pourtant, elle n’était au bout de ses surprises, puisqu’en levant les yeux, elle put contempler un magnifique… plafond de pierre !

Où pouvait-elle bien être ?

Dans un endroit ignoré bordant Cacoxène ?

Cela paraissait peu probable, car elle n’avait jamais entendu parler d’une mer de cette dimension aux abords de la ville.

De plus, même si le ciel pétrifié répandait la lumière blafarde d’une nuit lampyrotechnique, une observation minutieuse de ce dernier permettait de se rendre compte que les motifs qui l’ornaient étaient tout à fait différents.

Le mystère restait entier.

Sophie se mit debout, s’époussetant et se débarrassant du sable qui s’était insinué entre sa peau et ses vêtements.

Chose incroyable et inexplicable, elle n’était pas du tout mouillée : pas la plus petite trace d’humidité !

Pourtant, elle se souvenait avoir plongé dans l’eau et avoir traversé un tunnel sombre, qui était tout ce qu’on voudra, sauf un endroit sec.

D’ailleurs, n’avait-elle pas nagé en compagnie d’un certain Zygène de la Filipendule ?

Zygène de la Filipendule ?

Où était-il donc passé ?

Après avoir balayé méthodiquement du regard les alentours, Sophie Freux dut constater, à regret, l’absence caractérisée de son acolyte aquatique et chorégraphe.

Même si le sol semblait se dérober sous le poids de tant d’interrogations, elle pouvait quand même se raccrocher à certains repères : à quelques pas de son point de chute, gisait son sac.

Elle le ramassa avec inquiétude, car elle venait de se souvenir que celui-ci contenait le capricieux opuscule de Théophile de la Létalie, Récit d’un Voyage en Terre Inconnue.

Après une recherche angoissée qui dura une seconde presque éternelle, elle finit par mettre la main dessus pour constater que ses pages étaient toujours aussi blanches et toujours aussi vides.

A nouveau, et à son grand étonnement, elle put se rendre compte qu’à l’instar de ses vêtements, son sac et son livre étaient vierges de toute trace d’eau. Abandonnant sa raison sur le sable elle ramassa ses affaires.

Si devant Sophie s’étendait une mer illuminée par un clair de lune lampyrotechnique, derrière elle, en revanche, on n’y voyait goutte, car les terres étaient masquées par un impénétrable manteau de brume.

Mais il en fallait plus pour décourager une jeune fille qui n’avait plus rien à perdre.

Elle se dirigea donc sans hésitation vers son destin et vers les choses qui se dérobaient à sa vue, marchant avec difficulté dans le sable qui se glissait entre ses pieds et ses sandales d’ébène au claquement étouffé.

Elle continua ainsi pendant quelques minutes, la douce mélodie de la mer dans le dos et le vent vif et iodé du large lui fouettant le visage, jusqu’à arriver au pied d’une construction de pierre qui semblait être un escalier.

D’un pas résolu, Sophie Freux de la Fuligineuse s’y engagea sans se poser plus de questions.

La brume allait en s’épaississant et la musicienne de suie ne voyait presque plus rien.

Faisant fi de l’obstacle atmosphérique, elle réussit tout de même à distinguer suffisamment ce qui se présentait devant elle pour pouvoir tracer son chemin sans trop de problèmes.

Les marches étaient usées comme si des milliers de personnes avant elle les avaient foulées durant des centaines de milliers d’années car elles étaient tassées et polies à l’extrême voire même brisées en certains endroits.

Elles étaient taillées dans un matériau inconnu mais il paraissait précieux.

On pouvait le comparer au marbre, faute de mieux.

Pendant une durée qui lui sembla être l’addition de plusieurs éternités, Sophie Freux de la Fuligineuse monta, monta et monta encore.

Ses jambes étaient lourdes et elle commençait à avoir soif.

Elle marchait, marchait et marchait encore sans que rien ne se présente à sa vue.

C’était désespérant.

Elle était en train de maudire son sort quand une petite musique très ténue vint flatter son oreille de mélomane : c’était un air de rien, un air à la mélodie évidente et entêtante, un air venu d’on-ne-sait-où, et qui amenait avec lui une nostalgie pleine de douleur retenue et sublimée.

Sophie Freux de la Fuligineuse, pourtant dévouée corps et âme à la cause sonore lampyrotechnique, tomba immédiatement sous le charme de cette épure sonore, et même si elle n’aurait jamais su dire avec quel instrument et par quel virtuose de génie celle-ci était jouée, elle savait qu’il fallait la trouver coûte que coûte.

Elle reprit courage et poursuivit son ascension inexorablement attirée par l’étrange ritournelle.

Plus elle avançait dans son ascension, plus la brume semblait céder du terrain.

Au bout d’un moment, brume et marches disparurent en même temps.

L’escalade sans but était terminée et la musique venue de nulle part était maintenant parfaitement audible.

Sophie reprit sa respiration sans lever les yeux, exténuée par la montée des interminables escaliers.

Cela ne lui servit pas à grand-chose puisque en relevant la tête elle eut le souffle coupé par un spectacle qui défiait l’imagination : devant elle se dressait un palais bâti à même la démesure.

Sa façade, qui n’avait pas de fin, était couverte de coquillages, de toutes tailles et de toutes formes.

Ses portes et ses fenêtres, par leur profusion, finissaient par étourdir le plus blasé et le plus désabusé des visiteurs.

Son toit, par ses dimensions au-delà du démentiel, paraissait vouloir éclipser de sa superbe la solide et céleste voûte qui le surplombait.

C’était splendeurs et splendosités faites pierres.

Mais Sophie Freux de la Fuligineuse, au comble de la fatigue, n’en avait cure et au lieu de s’extasier sur le bon goût du maître des lieux, préféra monter avec le peu de forces qu’il lui restait les quelques larges marches qui la séparaient de l’entrée et de l’ensorcelante mélodie.

Elle n’eut ni besoin de frapper ni besoin de se présenter : les hautes portes s’ouvrirent et pivotèrent toutes seules sans le plus petit grincement ou frottement.

Quand elles se refermèrent derrière elle, la petite musique cessa pour laisser la place à un rire féminin tonitruant.

A présent, elle se trouvait dans une immense salle carrelée de noir et de blanc peuplée, entre autres, par d’énormes plantes et par d’innombrables instruments de musique aux formes diverses et variées.

Mais ce qu’il y avait de plus remarquable dans ce décor, c’était une femme qui se tenait debout, un superbe coquillage à la main, et qui regardait Sophie Freux de la Fuligineuse en essayant de réprimer un rire qui semblait inextinguible.

A coup sûr, notre héroïne avait devant elle l’interprète de la ritournelle qui l’avait tant impressionnée tout à l’heure.

Cette dernière ne résista pas à la tentation de prendre la parole la première :

« Ah… Décidément, ça ne rate jamais !

_ Qu’est-ce qui ne rate jamais ? demanda Sophie passablement agacée.

_ Qu’est-ce qui ne rate jamais ? Eh bien ma petite composition pour murex, voyons ! D’ailleurs, vous êtes la preuve vivante que j’ai raison, puisque vous êtes devant moi ! Personne ne résiste à cet air envoûtant ! Ah… Dommage que les auditeurs se fassent si rares par les temps qui courent ! Mais je vous en prie, ne restez pas là sur le pas de la porte ! Entrez donc et reposez-vous ! Si vous avez réussi à parvenir jusqu’ici, je suppose que c’est au terme d’une très longue ascension ! Vous devez être plus que fatiguée, me trompe-je ? »

Non, cette femme ne se trompait pas : Sophie, après tant d’efforts, était au bord de l’évanouissement et c’est à peine s’il lui restait assez d’énergie pour l’écouter. Quelle idée saugrenue de vouloir habiter dans une maison si haute perchée !

Il n’y avait rien d’étonnant à ce que les visiteurs soient si rares !

Il fallait avoir des amis d’une rare endurance !

La cacoxénienne ne tenait plus sur ses jambes et elle tomba sur le carrelage, sans connaissance.

La mystérieuse propriétaire des lieux, en voyant cela, abandonna son murex musical et se précipita vers la jeune fille pour l’aider à se relever.

Après quelques efforts et en moins d’une phrase, Sophie était confortablement allongée dans un canapé et entourée des soins vigilants de la maîtresse de maison. A côté d’elle, sur une table aux formes et aux motifs compliqués, étaient posés un repas et une boisson.

A quelques pas de là, la fantasque femme s’agitait avec frénésie, occupée à on ne sait quelle tâche prenante, entourée d’instruments de musique non répertoriés.

Comme elle se sentait un peu mieux, Sophie commença à se restaurer tout en observant celle qui avait si bien pris soin de sa personne : bien qu’elle parut plus âgée qu’elle, on ne réussissait pas à lui donner un âge précis, un peu comme si elle avait décidé de bloquer l’œuvre destructrice du temps au moment où elle était la plus satisfaite de son apparence physique.

Elle était grande et élancée et de sa personne se dégageait une aura d’élégance et de distinction quasi surnaturelle.

Ses yeux insondables exprimaient de la résolution et de la sévérité.

Son visage, remarquable par sa blancheur, et aux traits légèrement anguleux, laissait voir un nez aquilin et une bouche fine et ses cheveux noirs étaient ramassés dans un chignon à l’architecture compliquée tenant grâce à un accessoire qui se révélait être, à l’analyse, un archet de violon.

Elle se déplaçait avec grâce et avec une pointe de nonchalance dans une grande robe noire, taillée à même la nuit, qui laissait voir sa gorge aigüe et ses bras longilignes.

A ses oreilles, pendaient de grandes et sphériques boucles dorées tandis qu’autour de son cou s’étalait un magnifique collier de perles noires et blanches.

Elle se promenait pieds nus et se perdait en allées et venues en fumant négligemment une cigarette qu’elle tenait entre ses doigts fins et délicats, accompagnant ses déplacements de grandes volutes qui finissaient par la faire ressembler à un être fantomatique.

Elle finit malgré tout par remarquer qu’on l’observait :

« Ah ! Vous êtes enfin réveillée ? Je commençais sérieusement à m’inquiéter ! J’ai bien cru que vous alliez mourir dans mes bras ! Vous m’avez fait très peur, vous savez ? Et moi qui allais me présenter juste à ce moment là ! Enfin, vous êtes saine et sauve, c’est ce qui compte le plus ! dit-elle avec un grand sourire.

_ Je vous remercie de vos attentions, dit une Sophie Freux aux idées encore confuses, mais pourrais-je savoir où je me trouve et à qui ai-je l’honneur ?

_ Je vois que vous ne vous perdez pas en détails inutiles ! Hé bien, pour répondre à votre question, sachez que vous vous trouvez dans la demeure de la grande Gwladys Dièse de la Mélique, femme charmante, à la conversation agréable et aux goûts raffinés, qui…

_ Est-ce votre maîtresse ? coupa poliment la jeune fille.

_ Pas du tout ! Vous vous trompez du tout au tout !

_ Mais alors, qui est-ce ? »

L’imprévisible femme croisa soudainement ses bras.

Elle tapait du pied comme si ce genre d’interrogation l’agaçait profondément, comme si son interlocutrice avait oublié une réplique d’une pièce de théâtre qu’elle était la seule à connaître.

Après avoir tiré une grande bouffée de sa cigarette, elle l’envoya au visage de Sophie Freux de la Fuligineuse, en s’exclamant vivement :

« Non ! Non ! Non ! Ce n’est pas du tout ça ! Vous n’étiez pas du tout censée me demander ça ! Reprenons, s’il vous plaît… !

_ Que… »

La six-cordiste, plus que surprise, resta bouche bée face à ce comportement étrange.

La femme reprit d’un ton presque furieux :

« C’est toujours la même chose avec les visiteurs : aucun sens de l’improvisation et de l’à-propos ! C’est consternant ! Enfin, comme ils se font plus que rares ces derniers temps, je ne vous en tiendrai pas rigueur ! Oublions ceci, voulez-vous ? »

La femme, toujours la même, prit à nouveau une grande bouffée mais se rabattit, cette fois-ci, sur une autre cible que le visage de la personne qui lui faisait face et c’est avec le plus grand calme et sans le plus petit souci de cohérence qu’elle continua de parler :

« Soyons plus simple et plus triste : je suis Gwladys Dièse de la Mélique et vous êtes mon invitée ! Soyez la bienvenue, mademoiselle…

_ …Sophie Freux de la Fuligineuse !

_ Sophie Freux de la Fuligineuse ? Voilà un nom qui n’est pas courant ! Vous ne venez donc pas des Iles Philomèles ?

_ Des Iles Philomèles ?

_ Vous êtes une étrangère ? Je vois… Je vois… J’avoue que quand je vous ai vue sur le pas de ma porte, j’ai eu quelques doutes ! Vos vêtements si originaux, si nouveaux, si intéressants… ! Votre beauté si exotique… ! Au début je vous ai pris pour une artiste, voyez-vous ! Et d’où venez-vous, si ce n’est pas trop indiscret ?

_ Je viens de Cacoxène ! dit Sophie avec une moue de dédain.

_ De Cacoxène ? Je n’en ai jamais entendu parler de cet endroit ! Et comment êtes-vous arrivée ici ?

_ C’est une longue histoire, répondit la jeune fille de suie, et je pense qu’elle est trop longue à raconter pour figurer dans ce chapitre !

_ Ce n’est pas grave, nous avons tout notre temps, vous savez ! Et puis, cela fait trop longtemps que quelqu’un ne m’a pas divertie avec un récit ! Allez-y, je vous écoute ! »

Ciel de Suie - Chapitre 7 (première partie) - La femme qui passait son temps à être oubliée -
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article