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Publié par Lionel Cosson

La musicienne aux sandales d’ébène ne se fit pas prier plus longtemps : elle expliqua à Gwladys Dièse de la Mélique tout ce qui lui était arrivé de désagréable et d’incroyable.

Ainsi se succédèrent des évènements tels que sa rencontre avec une divinité pleine de duplicité, ses déboires de lectrice face à un livre capricieux, ses ennuis mnémoniques, sa rencontre avec un chorégraphe de l’impossible, sa fuite éperdue à travers Cacoxène ou son passage à travers un tourbillon, sans oublier l’évocation de ses amis instrumentistes, membres du groupe Demi-deuil, les inspirés Corneille, Cros et Choucas.

Pendant ce temps, Gwladys, disparaissait dans les volutes d’une cigarette qui ne paraissait pas avoir de fin tout en écoutant attentivement la jeune fille et en remuant légèrement la tête aux moments les plus dramatiques du récit.

Apparemment, elle semblait se passionner pour les mésaventures de la six-cordiste de suie.

Elle attendit que cette dernière ait fini de parler pour marquer une légère pause et pour tirer une nouvelle bouffée, plus longue que les autres, sur son interminable cigarette.

Enfin, fendant la fumée, elle s’exclama :

« Eh bien, ce qui vous arrive n’est pas commun, Sophie Freux de la Fuligineuse ! Vous voilà aux prises avec une bien étrange personne !

_ Une déesse… ! Une déesse… ! corrigea la conteuse improvisée.

_ Une déesse… ! Si vous voulez… ! Cela ne fait pas une grande différence ! Elles disent toutes ça ! »

Gwladys Dièse de la Mélique se distinguait à nouveau par ses remarques perdues quelque part entre le baroque et l’absurde.

Sophie Freux, cette fois-ci, préféra ne pas l’interrompre.

« Maintenant que vous voilà sur les Iles Philomèles, envisagez-vous de repartir à Cacoxène ?

_ Je n’y pense même pas ! Tout ce que je veux, c’est retrouver mes amis !

_ C’est un souhait bien compréhensible ! Mais, en attendant, veuillez rester ici autant de temps qu’il vous plaira ! Il vaut mieux que vous vous reposiez un peu avant de continuer vos recherches ! »

La jeune musicienne, touchée par tant de sollicitude, la remercia très chaleureusement, c’est-à-dire avec un très timide « Merci ! » quelque peu glacé aux entournures.

L’imprévisible Gwladys Dièse de la Mélique, décidément intarissable, poursuivit :

« Quoiqu’il en soit, j’ai vu juste !

_ Vous avez vu juste ?

_ Eh bien, oui ! Vous êtes une artiste !

_ Je n’aime pas ce mot ! répondit sèchement Sophie.

_ Je ne sais pas… Qu’est-ce que vous préférez ? Artisan, créateur, technicien esthétique, actualisatrice aléatoire d’existences potentielles… renchérit, amusée et pleine d’ironie, son interlocutrice enfumée.

_ Arrêtez, s’il vous plaît ! Cela n’a pas de sens ! Les définitions ne jouent pas de musique ! Le problème, c’est que je ne peux pas me passer de jouer de la guitare ou de créer des chansons ! dit la jeune fille devenue soudainement timide.

_ Je vois… Je vois… Et je comprends ! acquiesça Gwladys. Mais vous avouerez quand même qu’en tant que musicienne vous ne pouviez pas rêver mieux que de vous retrouver ici ! Regardez donc cette collection d’instruments unique au monde ! »

En effet, Gwladys Dièse de la Mélique ne mentait pas : il aurait fallu être d’une mauvaise foi cosmique pour ne pas être émerveillé par la variété et la beauté des instruments qui remplissaient la salle.

Outre des guitares, des basses et des batteries, qui ressemblaient à celles qu’on pouvait trouver à Cacoxène, il y avait un intéressant échantillon de lutherie de facture inconnue : des accordéons malacologiques, instruments faits à partir du conchylithe, sorte de gros coquillage disposant d’un soufflet naturel et dont les philoméliens appréciaient la sonorité iodée ; des violes de gambe lampyrotechniques, instruments fort en faveur dans les Iles Philomèles et qui, selon Gwladys Dièse de la Mélique trouvaient leur plus grande virtuose en la personne d’une certaine Pamela Prestissimo ; ou encore des clavecins dendrologiques, instruments au clavier noueux et au son incomparable, et bien connus pour être traditionnellement pratiqués par les membres de la famille royale des Iles Philomèles ; etc.

Il y en avait pour tous les goûts et toutes les oreilles.

La propriétaire de ces raretés sonores faisait découvrir à son hôte les secrets et les subtilités qui présidaient à leur fabrication avec une faconde infatigable, faisant de grands gestes théâtraux, circulant sans cesse entre les colossales colonnes entourées de végétation ou répandant d’infinis nuages de fumée dans l’atmosphère entre deux commentaires.

En la voyant s’agiter de la sorte, Sophie Freux de la Fuligineuse faillit presque oublier de lui demander quel type d’activité elle pouvait bien exercer.

La question était tout à fait légitime.

Après tout, ne lui avait-elle pas conté par le menu ses mésaventures ?

N’était-elle pas en droit d’attendre quelques petites précisions biographiques ? Elle interrompit donc son excentrique guide au milieu de l’une de ses envolées lyriques pour lui poser une question qui lui trottait dans la tête depuis un moment:

« Excusez moi de vous couper dans votre élan, mais j’aurais aimé savoir ce que vous faites dans la vie, et… »

A ces mots, Gwladys Dièse de la Mélique tordit le cou à son éloquence et s’arrêta pour fixer son interlocutrice avec un air aussi amusé qu’agacé qui laissait deviner une certaine lassitude, un peu comme si c’était la millième fois qu’on lui posait cette question :

« Ce que je fais dans la vie ? Mais voyez vous-même : je m’occupe de ces instruments ! Je les entretiens !

_ Rien de plus ?! dit une Sophie quelque peu désappointée.

_ Rien de plus ?! Regardez donc l’étendue de cette collection ! Je suis bien assez occupée comme ça !

_ Excusez moi, je ne voulais pas vous vexer !

_ Mais vous avez raison de vous interroger, ne vous excusez pas, voyons ! D’ailleurs, si vous voulez le savoir, j’ai une autre activité extrêmement prenante qui…

_ Et quelle est-elle ? » demanda la jeune fille dont la curiosité avait été ravivée.

La malicieuse fumeuse fit une pause presque préméditée :

« Passer mon temps à être oubliée ! »

Voilà une réponse qui n’était pas ordinaire !

Etre oubliée ?

Par qui ?

Pourquoi ?

Sophie allait la questionner à ce propos, quand, soudain, elle se ravisa : Gwladys Dièse de la Mélique, qui était l’insouciance même quelques lignes plus tôt, arborait maintenant une expression pleine de gravité.

Mais, elle s’effaça bien vite, laissant place à un sourire aussi narquois que rassurant.

« Mais ce palais, ce luxe… reprit la curieuse de la Fuligineuse.

_ Considérez-le comme un héritage ! »

Décidément, les propos de Gwladys devenaient de plus en plus sibyllins.

« Je répondrai à toutes vos questions demain si vous le voulez bien ! Vous avez été très éprouvée par ce que vous venez de traverser ! Vous feriez mieux d’aller vous reposer, mademoiselle de la Fuligineuse ! » dit-elle en réajustant l’archet qui lui tenait les cheveux.

Sans laisser à son invitée le temps de répondre, elle claqua des doigts avec une élégance supersonique.

A peine le bruit percussif émis, un groupe d’une dizaine d’hommes en livrée de valet surgit de nulle part pour se présenter en rang serré devant Sophie Freux de la Fuligineuse: mâles, grands, athlétiques, à la mine hautaine et à la mode de la maison de la Mélique, c’est-à-dire avec de longs cheveux en chignon barrés par un archet.

On n’échappait pas à son destin.

« Messieurs, ayez l’amabilité et l’extrême obligeance de conduire cette jeune fille fourbue jusqu’à sa chambre ! dit Gwladys avec un ton qui, s’il était empreint de douceur, n’admettait pas de réplique.

_ Tout de suite, maîtresse Gwladys ! » répondirent les domestiques avec une obéissance synchrone.

Sophie ne se sentit pas le courage de refuser et les suivit après avoir souhaité une bonne nuit à celle qui l’accueillait.

Mais, en montant les escaliers, elle repensait aux paroles étranges prononcées par cette dernière : « Passer mon temps à être oubliée ! »

Qu’est-ce que cette phrase voulait bien dire ?

Les domestiques de Gwladys Dièse de la Mélique, avec une économie de gestes qui frisait l’avarice, amenèrent Sophie Freux de la Fuligineuse jusqu’à sa chambre en empruntant plus que de raison couloirs et escaliers et en évitant plantes et instruments dans leur cheminement hasardeux.

Enfin, après un nombre incalculable de tours et de détours, ils arrivèrent à destination, c’est-à-dire devant une grande porte ornée d’entrelacs dorés et incrustée de gemmes multicolores.

Ils invitèrent l’hôte de leur maîtresse à entrer en formant devant elle une sorte de haie d’honneur.

Légèrement gênée, elle s’exécuta.

Quelle ne fut pas sa stupeur de découvrir une pièce aux dimensions étourdissantes, une pièce où le lit était perdu au milieu d’une mer de tapis, de tentures et de meubles, noyé sous les lustres, les lampes et les chandeliers et écrasé sous le poids des parures de tous ordres.

Mais la pièce n’était pas seulement incroyablement vaste, elle était également pourvue de toutes les commodités possibles et imaginables, dont une baignoire, un fumoir et même une petite pièce à l’aspect singulier qui, après un furtif coup d’oeil, se révélait être une sudothèque, c’est-à-dire une pièce génératrice de chaleur et de détente.

Après avoir remercié ses inexpressifs accompagnateurs, elle se précipita, avec une joie non feinte, quoique toute intérieure, vers les sympathiques installations, décidée à en profiter pleinement.

Les servants quittèrent la pièce sans bruit, en refermant la porte, pour disparaître comme s’ils n’avaient jamais existé.

Sophie Freux de la Fuligineuse pouvait maintenant se détendre et se reposer de toutes les épreuves par lesquelles elle était passée en toute liberté. Et en s’oubliant dans les caresses de l’eau et de la vapeur.

C’est après avoir revêtu une superbe robe de chambre à la mode de la Mélique, qu’elle se glissa dans son confortable lit avec, à la main, l’oeuvre de Théophile de la Létalie.

Elle l’ouvrit doucement, laissant filer librement les pages entre ses doigts, pour constater avec dépit qu’elles étaient toujours vierges de toute écriture.

Elle referma le livre d’un geste sec, en pensant à sa situation passée et à sa situation présente, allant de l’une à l’autre, comme pour se persuader qu’il y avait un lien logique entre elles.

Et Zygène de la Filipendule, qu’était-il advenu de lui ?

Comme on pouvait s’y attendre, c’est en navigant à vue dans une trop grande étendue de doutes que Sophie Freux de la Fuligineuse s’enfonça dans un profond sommeil qui ressemblait à une longue coulée à pic avec, au fond, un rêve qui devait la tracasser de longs et d’ultérieurs chapitres durant.

Ciel de Suie - Chapitre 7 (seconde partie) - La femme qui passait son temps à être oubliée -
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