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Publié par Lionel Cosson

Sophie ne devait pas oublier avant très longtemps le rêve qui allait suivre tant il l’impressionna.

Elle se trouvait dans une forêt dont elle ne connaissait ni l’emplacement ni la végétation et un vent violent et froid lui fouettait le visage de ses feuilles mortes.

En face d’elle, se tenait une femme étrange, inquiétante et surtout d’une grande beauté.

Elle était aussi pâle que ses cheveux étaient noirs et sa bouche était d’un rouge qui rappelait le sang.

Elle était immobile, une main sur la hanche, laissant la brise animer d’un mouvement métronomique les longs plis de sa sombre robe.

Avec son autre main, elle jouait avec les perles des colliers disposés autour de son cou, perles dont la couleur verte faisait écho à celle de la forêt.

Les traits les plus marquants de sa physionomie étaient sans aucun doute ses longs cheveux, à la luxuriance quasi végétale, qui tombaient sur ses épaules et ses yeux aux longs cils qu’elle maintenait obstinément fermés.

Était-elle frappée de cécité ?

Outre ces détails, il semblait qu’autour d’elle les choses fussent comme ralenties et plongées dans une torpeur malsaine.

Sophie n’échappait pas à cette maléfique atmosphère.

Tout à coup, la femme, avec un geste d’une brutalité irréelle, arracha l’un de ses nombreux colliers.

Une multitude de perles roula alors sur la terre molle.

L’une d’entre elles roula jusqu’aux pieds de la jeune fille et explosa bruyamment dans un nuage de fumée qui, une fois dissipé, laissa la place à un spectacle saisissant.

Là, devant ses yeux ébahis, Sophie Freux de la Fuligineuse vit son ami Pierre Corneille de la Crave, debout et dans un état d’abattement profond.

Ses yeux, qui étaient masqués par sa chevelure, le faisaient ressembler à une marionnette défigurée.

Elle voulut courir vers lui mais elle ne put faire un seul geste car une obscure force la clouait sur place.

Derrière de la Crave, l’effrayante femme demeurait immobile, ou presque : elle souriait imperceptiblement, les yeux encore et toujours fermés.

Presque au même moment, celui qui ne pouvait être que son jouet, leva un bras et releva une manche de sa chemise jusqu’au coude.

La femme souriait de façon plus visible.

Pierre sortit alors de l’une de ses poches un fil d’acier qui n’était rien d’autre qu’une corde de guitare : d’un geste lent et mesuré et avec un calme d’un autre monde, il commença à s’entailler le poignet consciencieusement, profondément et sans éprouver la moindre douleur ou le moindre sentiment.

Le sang s’écoulait de la blessure en perlant affreusement.

Sophie assistait à la scène, horrifiée.

Elle était tellement impressionnée par ce qui se passait qu’elle ne vit pas tout de suite que le liquide rouge se répandait sur un instrument, son instrument !

Le nil admirari qui se trouvait sur la caisse disparaissait peu à peu sous une flaque écarlate.

Sophie voulait crier, s’enfuir et plus encore, mais son corps refusait de lui obéir.

A présent, la femme souriait ostensiblement.

Ses paupières étaient toujours closes.

De la Crave mourait à petit feu.

De la Fuligineuse était réduite au silence et à l’immobilité.

Affolée, elle se réveilla en sursaut et en sueur.

Les yeux hagards et le teint livide, elle se releva brusquement.

Autour d’elle, tout était parfaitement calme.

L’obscurité de l’immense pièce était déchirée par quelques timides rais de lumière lampyrotechniques et le bruit berçant de la mer parvenait à ses oreilles avec une grande netteté.

Après un tel supplice onirique, l’atmosphère feutrée et réconfortante de la chambre de Gwladys Dièse de la Mélique agissait comme un baume sur les sens éprouvés de Sophie Freux de la Fuligineuse.

Elle retomba sur son oreiller, soulagée d’être sorti d’un sommeil plus éreintant que réparateur.

A peine s’était-elle débarrassée des désagréables sensations engendrées par la nuit et le libre jeu de son esprit, qu’un horrible bruit, aussi bref et aussi tonitruant qu’une déflagration, la fit tressaillir de tout son corps.

Stupéfaite, Sophie regardait en tous sens, tentant vainement de localiser la source de l’agression sonore.

Le silence avait repris ses droits.

Ce n’est qu’après avoir pris un bon bain et remis ses vêtements de la veille, lavés et repassés comme par magie, que la jeune fille eut à nouveau l’occasion de l’entendre.

Elle descendait l’escalier qui menait à la gigantesque salle où elle avait précédemment rencontré Gwladys Dièse de la Mélique, quand il retentit une nouvelle fois.

Cette fois là, elle n’eut aucun mal à trouver l’origine de la mystérieuse cacophonie.

La maîtresse des lieux, une cigarette à la main, vocalisait avec une passion proche de la possession et avec pour intention de briser les nombreux verres qui étaient disposés sur une grande table devant elle.

Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elle excellait dans cet art rare et difficile : avec une facilité déconcertante, elle allait au-delà de l’aigu et de la résistance de sa vaisselle, qui explosait sous l’insupportable assaut vocal.

Sophie, malgré tous ses efforts, ne réussissait pas à entendre la note émise par Gwladys, se contentant seulement de constater la relation de cause à effet entre l’ouverture de sa bouche et l’explosion d‘un verre.

Elle aurait pu observer pendant longtemps ce fascinant spectacle si la vocaliste de l’impossible n’avait pas interrompu son exercice pour la saluer :

« Bonjour, mademoiselle de la Fuligineuse, avez-vous bien dormi ? demanda-t-elle.

_ Non, pas du tout ! J’ai fait un horrible cauchemar !

_ Un horrible cauchemar ? Ne dites pas ça, voyons ! Votre cauchemar était sûrement porteur d’une vérité qui vous échappe encore !

_ Peut-être, mais aucune vérité ne mérite qu’on sacrifie son sommeil pour elle !

_ Vous n’avez pas tout à fait tort ! Alors dans ce cas, faites donc comme moi : laissez vous aller à quelques vocalises ! Rien de tel pour s’éclaircir la gorge et l’esprit ou éviter les cauchemars !

_ Non merci, sans façons ! se contenta de répondre l’autre musicienne, définitivement sourde aux beautés de la balistique vocale.

_ Comme vous voudrez, conclut Gwladys Dièse de la Mélique, mais sans doute ne refuserez-vous pas un petit repas matinal ? »

Elle ne laissa pas à son hôte le loisir de répondre : elle avait déjà claqué des doigts, attirant immanquablement ses dévoués et mâles serviteurs.

Sophie eut à peine le temps de comprendre ce qui se passait que déjà s’offrait à ses regards une table somptueusement pourvue de mets de toute nature qui, s’ils lui étaient inconnus, ne lui en paraissaient pas moins délicieux.

Les domestiques disparurent et les deux femmes s’attablèrent.

La conversation allait bon train et Sophie ne se fit pas prier pour raconter à la sémillante Gwladys les délices de la vie quotidienne à Cacoxène entre deux bouchées de viande.

Elle revint sur sa brusque irruption dans les îles Philomèles et la disparition de son compagnon de la Filipendule :

« A mon avis, vous avez dus être rejetés par la mer ! C’est l’hypothèse qui me semble la plus plausible ! Mais pour ce qui est de ce Zygène, par contre… » intervint la destructrice vocaliste.

Elle fit quelques ronds de fumée, puis reprit :

« Si je peux vous donner un conseil, c’est d’aller voir dans les îles elles-mêmes ! Là-bas, vous arriverez sûrement à savoir ce qu’il est advenu de lui !

_ Dans les îles elles-mêmes ? Cet endroit n’en fait donc pas partie ? interrogea la jeune fille.

_ Pas exactement ! Ici, nous sommes un peu excentré, voyez-vous !

_ Je vois ! C’est donc pour ça que vous avez dit hier que vous passiez votre temps à être oubliée ? » demanda Sophie qui pensait avoir trouvé là une explication satisfaisante à la mystérieuse remarque d’hier.

Gwladys la fixa un petit moment, plus amusée que surprise, avant de partir d’un grand éclat de rire.

« Mais pourquoi donc riez-vous ? Qu’ai-je dit de si drôle ? »

Le rire de Gwladys reprit de plus belle.

« Expliquez-moi ! Que je puisse au moins rire avec vous !

_ Rassurez-vous, il n’y a rien à expliquer ! Votre remarque m’a juste déconcertée ! Mais vous avez raison : la géographie des îles Philomèles contribue à mon relatif oubli !

_ Il y a donc d’autres causes ?

_ C’est sans importance, coupa poliment de la Mélique, le mieux que vous ayez à faire, c’est d’explorer ces îles !

_ Explorer ces îles ? Y en a-t-il beaucoup ?

_ Elles sont au nombre de sept et elles composent l’Archipel de Philomèle. Elles se nomment Cénèse, Dénèse, Eunèse, Fénèse, Genèse, Anèse et Bénèse, et sont toutes traversées par deux routes construites sur des pilotis de pierre. C’est tout ce que vous avez besoin de savoir, je pense…

_ Et ces sept îles, sont-elles faciles d’accès ? Dois-je à nouveau emprunter ces interminables escaliers ? demanda Sophie, passablement effrayée.

_ Non, rassurez-vous, vous n’aurez pas à réitérer cet exploit ! Ces interminables escaliers comme vous dites, ne mènent qu’à ma demeure ! L’accès aux différentes îles de l’archipel se fait par une autre voie !

_ Et cette autre voie, où est-elle située ?

_ Derrière ma modeste maison ! » répondit une Gwladys qui avait l’ironie matinale.

Les choses se précisaient un peu plus pour Sophie Freux de la Fuligineuse : l’Archipel de Philomèle fournissait un terrain plus que conséquent à ses recherches.

Là-bas, elle saurait bien trouver des renseignements sur ses amis musiciens et sur le zygomatique Zygène de la Filipendule.

Sept îles, c’était plus qu’il n’en fallait pour découvrir quelque chose !

Elle était toute à ces considérations, quand Notre-Dame de la Mélique l’interrompit en ces termes :

« Ah oui, J’allais oublier… Si vous décidez d’aller faire un tour dans cet endroit, je dois vous entretenir à propos d’une ou deux petites choses qui…

_ Une ou deux petites choses… ?! S’exclama Sophie avec une pointe d’inquiétude presque cactée.

_ Ne vous inquiétez pas, mademoiselle de la Fuligineuse, ce sont des choses sans importance !

_ Vous m’en voyez rassurée !

_ Bien ! La première chose dont je voulais vous parler n’à pas besoin de longs développements puisqu’il s’agit, en fait, d’un cadeau que je me permets de vous offrir ! »

Sophie restait interdite tandis que Gwladys Dièse de la Mélique lui tendait une petite boîte rectangulaire finement ouvragée.

Après quelques hésitations bien compréhensibles, elle souleva prudemment le couvercle de celle-ci, curieuse et méfiante tout à la fois.

Au fond, il y avait un magnifique murex musical !

La nature l’avait pourvu de la plus raffinée des lutheries : de son fin apex jusqu’ à ses replis nacrés en passant par ses multiples orifices délicatement percés, il n’était que beauté !

Devant ce présent inestimable, la six-cordiste, aussi confuse que pleine de gratitude, ne savait plus quelle attitude adopter.

« J’espère que vous saurez en faire bon usage ! se contenta de dire la généreuse Gwladys.

_ Mais… Mais je ne suis qu’une guitariste ! balbutia Sophie Freux.

_ Ce n’est pas une excuse ! Il faut savoir être polyvalente dans la vie !

_ Si vous le dites… »

La jeune fille ne chercha pas à la contrarier plus longtemps.

« La seconde chose dont je voulais vous parler est la suivante : si vous parvenez jusqu’à Genèse, qui est la cinquième île de l’archipel, essayez, si vous le pouvez, de rentrer en contact avec une jeune fille aux cheveux de feu. C’est une musicienne comme vous et je crois pouvoir dire sans trop me tromper qu’elle est la personne la plus à même de vous aider dans votre quête.

_ « Une jeune fille aux cheveux de feu » ? Si je puis me permettre, vous utilisez des métaphores éculées !

_ Que voulez-vous… Trop de solitudes et de mauvaises lectures ! Mais là n’est pas le propos ! Où en étais-je ?

_ Une jeune fille aux cheveux de feu, il me semble… Vous la connaissez ?

Je crois bien que je ne l’ai jamais rencontrée ! s’exclama Gwladys d’un ton saturé de candeur en regardant au plafond et en mettant un doigt sur sa bouche.

_ Mais alors, comment pouvez-vous la connaître ? Ce que vous dites n’a pas de sens ! rétorqua Sophie qui, déjà, se trépanait artisanalement et inutilement à l’aide de son index.

_ Je ne la connais pas, je ne l’ai jamais vue mais, en tout cas, elle fait partie des rares personnes à ne m’avoir jamais oubliée !

_ Si vous ne la connaissez pas, pourquoi me conseillez-vous de la rencontrer ?! Si vous vous ne l’avez jamais vue, comment savez-vous que ses cheveux sont roux ?! C’est absurde ! fulmina Sophie Freux de la Fuligineuse, exaspérée par l’apparent manque de logique de son interlocutrice.

_ Tiens, c’est juste ! Je n’avais pas vu les choses sous cet angle ! répondit calmement celle-ci.

_ Qui pourrait les voir sous cet angle ?! tempêta la jeune fille qui n’en pouvait plus.

_ Ne vous énervez pas, voyons ! Vous ne réagiriez pas ainsi si vous aviez lu ce qui est gravé en lettres de marbre au-dessus de ma porte !

_ Votre porte ?

_ Ma porte, qui dit ceci : vous qui entrez ici, abandonnez toute logique.

_ Est-ce que je dois me contenter de cette réponse ? dit Sophie Freux de la Fuligineuse plus que résignée.

_ Oui ! » répondit laconiquement Gwladys Dièse de la Mélique.

La réponse était aussi claire que les précédents propos étaient mystérieux et la jeune fille de suie, désappointée, dut à nouveau se contenter d’énigmes au lieu de conseils en bonne et due forme.

Cependant, elle ne perdait pas espoir de percer à jour les véritables intentions de la personne qui était en face d’elle, persuadée que cette dernière savait plus de choses qu’elle ne voulait bien le dire.

« Et maintenant, mademoiselle de la Fuligineuse, si vous voulez bien m’excuser… dit la maîtresse des lieux en se relevant.

_ Dois-je deviner que vous ne m’accompagnez pas ?

_ J’aurais aimé pouvoir le faire ! Croyez bien que je le regrette profondément mais il y a des choses qui ne peuvent pas attendre, et…

_ Quoi donc ?

_ Mais l’entretien de mes instruments, voyons !

_ Est-ce si pressant ? demanda Sophie, suspicieuse.

_ Absolument ! Mais ne vous inquiétez pas, mademoiselle de la Fuligineuse, nous aurons sûrement l’occasion de nous rencontrer à nouveau ! Et plus tôt que vous ne le pensez !

_ Mais…

_ Maintenant, si vous voulez bien m’excuser ! »

Comme d’habitude, Sophie n’eut pas le temps de répondre : Gwladys Dièse de la Mélique avait déjà disparu, laissant derrière elle ronds de fumées et points de suspension.

Prise de court et n’ayant plus rien d’autre à faire, Sophie termina son repas qui, désormais, conjuguait l’amer du point d’interrogation au salé de l’aventure.

Ciel de Suie - Chapitre 8 - Où Sophie Freux de la Fuligineuse rencontre la femme de ses rêves -
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