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Publié par Lionel Cosson

Cela faisait déjà quelque temps que Sophie Freux de la Fuligineuse marchait sur la grande route embrumée qui devait la mener à la première île de l’Archipel de Philomèle et rien ne se passait.

Absolument rien.

Elle aurait mieux fait de prendre avec des pincettes les conseils de la loufoque Gwladys Dièse de la Mélique.

Certes, celle-ci lui avait indiqué le plus court chemin vers son futur mais en omettant sciemment (du moins selon Sophie) de la prévenir qu’il serait en tout point identique à l’autre, c’est-à-dire envahi par le brouillard le plus épais et le plus épouvantable qui soit.

Certes, elle lui avait offert un magnifique spécimen de murex musical, mais qu’allait-elle pouvoir en faire dans cette purée de pois insondable ?

Certes, elle lui avait conseillé de rencontrer une jeune fille aux cheveux roux qui serait sûrement capable de l’aider, mais comment reconnaître quelqu’un qu’elle avouait ne même pas connaître ?

Décidément, les mots qui sortaient de la bouche de Gwladys Dièse de la Mélique semblaient ajouter plus de mystères qu’ils n’en dissipaient.

En cela, elle était bien à l’image du mur d’humidité que Sophie Freux de la Fuligineuse devait traverser, et qui l’obligeait à ne devoir se guider qu’à l’aide des pavés noirs et blancs qui défilaient sous ses pieds.

Heureusement, la voie, voulant sans doute emboîter le pas aux réflexions de la pédestre cacoxénienne, eut l’amabilité et l’extrême obligeance de s’élargir progressivement, et ce, jusqu’à devenir immense.

Plus elle s’élargissait, plus la brume semblait perdre du terrain.

Désormais, le regard avide de repères de notre exploratrice improvisée pouvait se raccrocher à la rugosité des pierres, à l’horizontalité de la mer et à la verticalité de drôles d’arbres ressemblant à des espèces de parapluies feuillus.

La jeune fille reprit sa marche avec un peu plus de confiance qu’auparavant.

Elle continua ainsi pendant un petit moment, jusqu’à ce qu’une forme floue, lointaine, et qui avait pour caractéristique principale et non négligeable de flotter dans les airs, apparaisse devant elle.

Sophie arrêta sa course et laissa venir à elle la chose aérienne et indéfinie.

Au fur et à mesure que celle-ci se rapprochait on pouvait se rendre compte de certains détails et à y regarder de plus près, il s’agissait d’un engin volant.

Il était en bois, de forme triangulaire et barré en son milieu par un grand cylindre métallique qui se mouvait selon les caprices du vent.

A l’arrière, était fixée une hélice, plus audible que visible, qui tournait vite, très vite.

A l’avant, se tenait un personnage au costume incroyable, entre le baroque et le belliqueux.

Il avait l’air hostile et fermé avec son profil de lame, ses traits taillés à la serpe et sa barbichette en pointe de flèche.

Dirigeant calmement son objet volant non identifié à quelques mètres du sol, il vint s’arrêter au-dessus de Sophie Freux de la Fuligineuse en lui jetant un regard dédaigneux.

Pour sa part, la jeune fille s’appliquait à le fixer de la même manière et avec la même intensité.

Après quelques instants, et comme pour rompre ce début de joute de balistique oculaire, le peu sympathique pilote prit la parole en traître :

« Je ne voudrais vous faire l’effet de quelqu’un de désagréable, mais je dois vous dire que vous venez de commettre une grave infraction !

_ Une grave infraction ?! Et pourriez-vous me dire laquelle ? demanda Sophie nullement émue mais un peu surprise.

_ Ne faites pas l’ignorante mademoiselle ! Vous savez parfaitement de quoi je veux parler ! Vous venez de prendre à contresens la Route Chromatique ! répondit en coup de fouet l’aéronaute.

_ La Route Chromatique ?!

_ Comment ? Vous avez le toupet de faire semblant de ne pas connaître une telle chose ? Vous dépassez les bornes !

_ Regardez-moi donc avant de parler ! Regardez ces vêtements, cette coiffure et ces bijoux ! Croyez-vous sérieusement que je sois une habitante de cette contrée ?! Croyez-vous sérieusement que je sois au courant des règles à suivre ?!

_ Eh bien, cela mérite réflexion ! Je vous l’accorde, je n’ai jamais vu de philomélienne porter de tels vêtements ! Et votre visage… Non, vous avez raison, je crois bien que vous n’êtes pas d’ici ! Veuillez m’excuser !

_ Ce n’est pas grave !

_ C’est que dans mon travail on n’est jamais trop prudent ! Je suis chargé de surveiller la Route Chromatique et d’interpeller quiconque contrevient aux règles qui la régissent !

_ Je vois…

_ Malgré tout, mademoiselle, je suis au regret de vous dire que vous avez pris cette route à contresens.

_ A contresens ?

_ C’est exact ! Et pour des raisons euphoniques que vous pouvez tout à fait comprendre, je vous demanderai de rebrousser chemin.

_ Rebrousser chemin ?! C’est que je ne sais pas d’où je viens… ! »

L’homme au profil d’épée lança un regard inquisiteur à la jeune fille.

« Je ne sais pas comment je suis arrivé ici et je ne sais même pas où cette route conduit ! » expliqua cette dernière.

Le même homme au même profil d’épée dévisagea à nouveau la jeune fille avec attention.

Puis, il dit en souriant :

« Je veux bien vous croire, jeune fille ! Vous n’avez pas l’air d’être une autochtone, c’est évident ! »

Sophie, soulagée que le soldat la croit eut l’audace de demander :

« Me laisserez-vous, dans ce cas, poursuivre mon chemin ? »

La réponse de son interlocuteur fut sans appel :

« Sûrement pas, jeune fille ! C’est que j’obéis à des ordres, moi !

_ Des ordres ? Et de qui tenez-vous ces ordres ? lui demanda la cacoxénienne.

_ Quelle question ! Je les tiens de leurs altesses Lorenzo Legato et Stefano Staccato !

_ Lorenzo Legato ? Stefano Staccato ? Quels drôles de noms ! dit celle qui s’appelait Sophie Freux de la Fuligineuse.

_ Que vous êtes impertinente, jeune fille ! Lorenzo Legato et Stefano Staccato sont les incarnations de la musique dans ce qu’elle a de plus divin !

_ Si vous voulez…

_ Je ne le veux pas ! C’est l’évidence même ! Seuls des êtres de cette trempe sont capables de combattre efficacement le fléau qui frappe l’Archipel de Philomèle !

_ Un fléau frapperait ces îles ? Tiens donc…

_ Il vaut mieux le voir que le décrire ! Vous pourrez vous en rendre compte en allant dans n’importe quelle île de l’archipel !

_ Je ne demande qu’à voir !

_ Eh bien, dans ce cas, venez donc avec moi ! Je dois justement rentrer au quartier général qui se situe dans l’île de Genèse ! Là-bas, vous aurez tout loisir de prendre la mesure du problème, mademoiselle…

_ Sophie Freux de la Fuligineuse !

_ Quel drôle de nom ! Et pourrait-on savoir d’où vous venez ?

_ De Cacoxène !

_ De Cacoxène ? Je n’en ai jamais entendu parler !

_ Il vaut mieux pour vous, monsieur…

_ Pietro Carlo della Spada!

_ Quel drôle de nom!

_ Nous en sommes tous les deux au même point ! En attendant veuillez monter dans mon modeste aéroxyle, afin que je puisse vous remettre dans le droit chemin ! »

Pietro Carlo della Spada n’avait pas un humour aussi affûté que son profil mais il était d’une galanterie à toute épreuve : il fit cérémonieusement signe à la jeune fille de prendre place dans l’étonnant mais néanmoins volant aéroxyle.

A peine fut-elle à bord de l’appareil que celui-ci s’éleva dans les airs pour fendre, une seconde après, les nombreuses couches de brouillard, avec une violence aussi implacable et maîtrisée que celle du bûcheron abattant l’arbre.

Cette opiniâtreté toute mécanique mena bientôt nos deux passagers au-dessus d’une route en tout point semblable à celle qu’ils venaient de quitter, c’est-à-dire noire, blanche et immense.

Piloté d’une main de maître par un homme qui élevait la silhouette à la dignité d’arme blanche, l’aéroxyle se mit dans l’axe de la voie pour ne plus la quitter.

« Nous voilà prêts à traverser les sept îles qui compose l’Archipel de Philomèle dans les meilleures conditions possibles et dans le sens réglementaire ! » dit le chevalier du ciel à sa passagère.

Sophie ne répondit rien même si elle trouvait le pilote trop procédurier à son goût.

« Vous ne voyez vraiment aucun inconvénient à ce que je vous dépose dans l’île de Genèse ?

_ Pas le moins du monde, mon ami ! Je me laisse guider par le hasard, voyez-vous ! répondit d’un ton théâtral et moqueur la persifleuse Sophie.

Sans doute s’essayait-elle à une imitation de Gwladys Dièse de la Mélique ?

« Dans ce cas, veuillez vous accrocher ! »

Environ un millième de seconde après que la phrase ait été prononcée, l’appareil, sous l’effet d’une accélération soudaine, se mit à fendre l’air à une vitesse bien peu réglementaire.

Sous l’aéroxyle, la route alternait avec des paysages de toute beauté : arbres touffus et villes fourmillantes s’enchaînaient avec une harmonie sans pareille.

La désormais supersonique Sophie Freux de la Fuligineuse vit défiler les quatre premières îles sans vraiment pouvoir les distinguer les unes des autres : Cénèse, Bénèse, Dénèse et Fénèse passaient à travers le filtre imparfait de ses yeux sans qu’elle puisse les retenir.

Déçue que tant de merveilles lui échappent, elle posa, sans trop y croire, la question suivante à Pietro Carlo della Spada :

« Est-ce que par hasard vous connaîtriez une jeune fille aux cheveux roux ?

_ Une jeune fille aux cheveux roux ? fit l’homme qui sous l’effet de cette question se transforma littéralement en point d’interrogation.

_ Ce n’est pas grave ! Oubliez ce que je viens de dire ! s’excusa Sophie, peu rassurée par la réaction de son interlocuteur.

_ Mais bien sûr que oui ! Moi, un habitant de l’Archipel de Philomèle, comment voulez-vous que je ne la connaisse pas ?

_ Euh… Je ne sais pas… ! Expliquez-vous !

_ Une jeune fille aux cheveux roux, comme vous dîtes, il n’y en a qu’une seule dans tout l’archipel !

_ Voilà qui va simplifier mes recherches ! Et où est-elle ?

_ Dans l’île de Genèse ! Justement là où nous nous rendons ! Avouez que le hasard fait bien les choses ! On jurerait que c’est écrit !

_ Quelle chance ? Et où puis-je la rencontrer ?

_ Ah cela… N’y pensez même pas !

_ Pourquoi donc ?

_ Eh bien, pour jeune qu’elle soit, elle est tout de même la troisième personne la plus importante du royaume ! Après Lorenzo Legato et Stefano Staccato, bien sûr ! Autant dire qu’elle vous est parfaitement inaccessible !

_ Et pourrais-je savoir son nom ?

_ Claudia da Capo !

_ Claudia da Capo ?

_ Claudia da Capo ! Une personnalité contrastée mais attachante et surtout une musicienne d’exception ! D’ailleurs, il n’est pas rare de la voir se livrer à des performances instrumentales devant le peuple de l’île de Genèse. Assister à ses spectacles improvisés est peut-être votre seule chance de l’aborder !

_ Ah ! Tout de même !

_ Mais sans vouloir vous décourager, Claudia da Capo n’a pas un caractère facile ! Il n’y a qu’à voir les rapports conflictuels qu’elle entretient avec ses deux oncles !

_ Ses deux oncles ?!

_ Je veux parler de Lorenzo Legato et de Stefano Staccato !

_ Ah… !

_ Leurs querelles sont devenues légendaires dans l’archipel, vous savez... Enfin… Il faut dire que la petite Claudia n’a pas eu la vie facile jusqu’ici… !

_ La petite Claudia ?!

_ Oh… N’y voyez rien d’irrespectueux ! Mais depuis que celle-ci a perdu ses parents dans des circonstances tragiques et mystérieuses, la population l’a prise en affection et lui apporte son soutien ! Elle est jeune, inexpérimentée, mais jouit d’un très fort capital de sympathie dans tout le royaume !

_ Et comment sont morts ses parents ?

_ Eh bien, sur ce point, je n’en sais pas plus que vous ! Le brouillard qui entoure ces îles cache bien des choses, vous savez ! Et d’ailleurs, nous allons devoir mettre un terme à cette conversation, car l’île de Genèse et en vue ! Nous allons devoir procéder à l’atterrissage !

Sophie garda donc ses questions sous le bras et se mit à réfléchir sur ce qu’elle venait d’apprendre.

Gwladys Dièse de la Mélique était décidément quelqu’un de rusé : Elle avait volontairement omis des détails très importants comme, par exemple, le nom et la noblesse de la jeune fille aux cheveux roux.

Claudia da Capo, nièce de Lorenzo Legato et Stefano Staccato, rois de l’Archipel de Philomèle, c’était tout sauf un détail sans importance !

Tout comme le fait que ce dernier soit un royaume bicéphale !

Tout comme le fait qu’elle l’ait lancé sur une route interdite !

La six-cordiste avait malgré tout réussi à obtenir presque tous les renseignements qu’elle voulait de la bouche de della Spada, même s’ils se révélaient différents de ce qu’elle avait pu imaginer.

Qui était réellement cette Gwladys Dièse de la Mélique ?

Une personne qui aurait à subir les foudres de Sophie Freux de la Fuligineuse, en tous cas !

Celle-ci, toute à ses pensées, ne se rendit même pas compte que l’aéroxyle avait déjà presque atterri.

Son pilote l’avait mené dans un endroit qui ressemblait fort à une place de marché, au vu de l’agitation qui y régnait : des centaines de gens se croisaient ou se bousculaient dans un désordre incroyable, un peu comme sur la partition trop chargé d’un musicien trop inspiré.

La plupart d’entre eux portaient des vêtements aux superbes motifs qui ressemblaient à de fines portées ponctuées de signes mystérieux.

Certains, possédaient de grandes toges chamarrées aux dégradés étourdissants et des coiffures qui n’étaient pas sans évoquer la tête de manche d’un violon. D’autres se distinguaient par de superbes vestes en brocard et par des hauts-de-chausses d’un blanc incroyable. Beaucoup avaient des tatouages étonnants, les plus remarquables étant sans doute ceux que certaines femmes arboraient, et qui consistaient en une éclisse noire qui descendait le long du cou.

Cette foule compacte et bruyante s’agitait entre de grands bâtiments pleins de colonnes qui avaient pour particularité d’être presque entièrement recouverts d’une sorte de revêtement fait de pierres précieuses et d’entrelacs géométriques. La chose, bien que très esthétique, se déployait avec une telle anarchie qu’elle faisait penser au développement d’une maladie, à une espèce de peste pariétale.

Sophie Freux de la Fuligineuse venait de débarquer dans l’île de Genèse.

« Je regrette, mais en tant que patrouilleur royal, je dois vous abandonner ici, mademoiselle de la Fuligineuse ! Je dois retourner à mon quartier général de toute urgence ! Puisse la chance être avec vous ! A bientôt ! »

Pietro Carlo della Spada fit un discret signe de la main pour prendre congé de Sophie Freux de la Fuligineuse avant de disparaître dans le ciel.

Ciel de Suie - Chapitre 9 (première partie) - Cheveux de feu et soli pyrotechniques -
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