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Publié par Lionel Cosson

Sans s’attarder davantage et sans plus réfléchir, la jeune fille aux cheveux anthracite s’engagea dans une rue saturée de sons et d’odeurs.

Où qu’elle tourne la tête, elle ne tombait que sur des étals croulants sous le poids des victuailles et sur des vendeurs vantant avec force cris et gestes leurs marchandises.

Cette ambiance surchauffée n’était pas sans rappeler Cacoxène et il fallait batailler ferme pour pouvoir se frayer un chemin dans cette marée humaine.

Là aussi, était présente l’étrange maladie qui dévorait les murs de la place.

Etait-ce là une fantaisie picturale propre au philoméliens ?

En tous cas, la chose paraissait tout à fait naturelle aux gens qui passaient dans la rue.

Personne pour s’en offusquer.

Personne pour s’en féliciter.

Personne ?

Où étaient-ils tous passés ?

Un instant plus tôt, des centaines de personnes entouraient la musicienne de leur activité incessante et maintenant ils avaient disparus, ne laissant que le vide et le silence derrière eux.

Sophie Freux de la Fuligineuse se retrouvait seule, orpheline du bruit et de la rumeur.

Pas pour longtemps, car, au loin, retentissaient les premiers accords d’une musique sombre et sauvage.

Sophie dressa l’oreille, attirée comme un aimant par ce qu’elle entendait.

Ce morceau mélancolique et répétitif n’était pas sans rappeler celui que jouait Gwladys Dièse de la Mélique à l’aide de son drôle de murex, mais en lui était tapi quelque chose de plus intense et de plus tourmenté, quelque chose qui se débattait avec les contingences.

Il semblait être joué sur un instrument proche du piano mais le son en était plus âpre, plus nerveux, plus convulsif et ses basses, profondes comme des abysses, vous traversaient de part en part, pendant qu’une mélodie, finement tressée et hérissée comme un fil de fer barbelé vous enserrait.

C’était acide et sucré à la fois.

C’était beau.

Sophie, littéralement envoûtée par ce cri de douleur, transporta, sans s’en rendre compte, son corps jusqu’à sa source.

La foule était là, entourant cet obscur objet de désir auditif.

La jeune fille de suie, poussée par une curiosité plus proche de la brûlure que de la démangeaison, jouait des pieds, des mains, des coudes et de toutes les parties de son anatomie susceptibles de repousser ceux qui lui masquaient l’exécutant de l’impossible musique.

Elle ne fut pas déçue de ses efforts.

Devant elle, assise en face d’un clavecin lampyrotechnique, se tenait une jeune fille aux cheveux roux.

Il aurait été plus juste de dire qu’elle avait une chevelure de feu, tant elle ressemblait à une flamme qui brûle et qui se tord.

La musicienne s’agitait, se cabrait, et faisait tournoyer sa folle crinière en tous sens.

Ses mains, qui tombaient sur les touches comme un pan de montagne tombe dans la mer, n’étaient plus que frénésie.

Dans le flux et le reflux de cette folie dactyle, ses ongles, vernis de noir et de blanc, se confondaient avec le clavier maltraité et on voyait à peine le tressaillement de ses boucles d’oreille pareilles à deux petites cloches.

Les autres musiciens, présents à ses côtés, avaient arrêté de jouer et avaient lâché leurs instruments, surclassés par sa maîtrise instrumentale.

Elle était prise de convulsions rythmiques, dévorée par son propre feu.

Autour d’elle, tout n’était plus que nerfs et notes.

Claudia Da capo avait ensorcelé son auditoire.

Sophie, qui n’avait plus eu l’occasion de toucher une guitare depuis le début de l’histoire, fut prise d’une envie soudaine et irrésistible d’en jouer, captivée par ce morceau rempli de passion.

C’est donc sous les yeux médusés des spectateurs qu’elle s’empara d’une six-cordes lampyrotechnique, sans doute abandonnée par un musicien dépressif, pour en faire sortir un accord surpuissant qui sonna comme une invitation.

Claudia da Capo ne s’y trompa pas et laissa à la nouvelle venue un peu de place dans son maelström mélodique.

Le dialogue entre cordes et touches se transforma bientôt en chevauchée infernale dans l’inconnu, les deux instrumentistes s’étant secrètement mises d’accord pour faire surgir du divin dans leur musique à coups d’accords invocateurs et de larsens incantatoires.

Les lignes mélodiques s’entremêlaient, se fondaient les unes dans les autres, à force d’être martelées et modulées jusqu’à l’incandescence par les deux phoniques forgeronnes.

Elles donnaient naissance à une musique puissante, massive, qui emportait tout sur son passage et surtout l’adhésion de la foule.

Celle-ci n’en revenait pas et faisait un triomphe à l’étrangère qui réussissait à tenir tête et doigts à leur chère Claudia da Capo.

Une pluie de scories bruitistes s’abattit sur eux.

Personne n’avait jamais vu ça.

Personne n’avait jamais entendu ça.

Il n’y avait aucune chance d’échapper à cette improvisation aux relents de fin du monde.

Les doigts qui parcouraient manches et claviers s’étaient soudain métamorphosés en marteaux célestes et s’apprêtaient à provoquer des tempêtes dans les crânes.

Claudia da Capo venait de rencontrer Sophie Freux de la Fuligineuse.

Elles n’avaient pas eu besoin de se parler.

La musique avait suffi.

Ce dialogue instrumental qui avait commencé comme un échange de salutations, s’était transformé en conversation orageuse et tempétueuse pour s’achever dans l’apaisement, la réconciliation et le silence.

C’étaient donc des musiciennes exténuées mais satisfaites qui s’arrêtèrent, d’un commun accord, de jouer.

Sophie Freux de la Fuligineuse était immobile, un sourire en coin.

Claudia da Capo, elle, était comme prostrée, ses longs cheveux roux tombant sur les touches de son drôle de clavier.

De toutes parts s’élevaient des applaudissements.

Quelques secondes passèrent ainsi, entre le silence et l’attente.

Enfin, la claveciniste releva la tête, se tourna vers la sombre guitariste et lui dit :

« Je tiens à vous remercier du fond du coeur d’être venue jouer avec moi ! J’ai rarement eu autant de plaisir à improviser avec quelqu’un ! Est-ce que je pourrais au moins savoir votre nom ? »

Après un moment d’hésitation, la cacoxénienne lui répondit :

« Sophie Freux de la Fuligineuse !

_ Sophie Freux de la Fuligineuse ?! Vous n’êtes donc pas d’ici ?

_ Pas le moins du monde !

_ Et comment êtes-vous arrivée ici ?

_ Hé bien… Je ne le sais pas moi-même !

_ Vraiment ? dit Claudia da Capo d’un ton espiègle.

_ Vraiment !

_ En tous cas, si tous les musiciens de votre pays sont comme vous, j’ai hâte d’y aller !

_ Ne soyez pas si pressée !

_ Euh… Ah oui… ! Excusez-moi, je me présente…

_ Claudia da Capo, n’est-ce pas ?

_ Comment connaissez-vous mon nom ?

_ Eh bien, depuis que je suis arrivée ici, au moins deux personnes m’ont parlé de vous, et…

_ Deux personnes ?! Quelles personnes ?! demanda la pianiste.

_ Hé bien, la dernière que j’ai vue était un soldat volant qui s’appelait Pietro Carlo della Spada, je crois…

_ Ah oui, il fait parti de la patrouille royale ! C’est sans doute lui qui vous a amené jusqu’ici ! Je le connais bien ! C’est un soldat courageux et loyal ! Je le connais depuis que je suis toute petite ! Et l’autre personne ?

_ Ah… Celle-là est une histoire à elle toute seule ! C’est une espèce de folle qui passe son temps à être oubliée selon ses propres dires, qui habite dans un énorme palais, entourée d’instruments et de domestiques et qui fume au-delà des limites humaines ! »

Les mots distraitement lâchés par Sophie Freux de la Fuligineuse firent l’effet d’une bombe chez la, jusque là, très calme Claudia da Capo.

« Vous n’êtes pas en train de vous payer ma tête ?! Vous avez vraiment rencontré cette personne ?!

_ Pourquoi me paierais-je votre tête ?! Qu’aurais-je à y gagner ?! Et… Tenez ! Pour preuve de ma bonne foi, je vais vous monter le cadeau qu’elle m’a, très gentiment, offert ! »

Et Sophie de sortir le musical murex de sa besace.

Et Claudia de s’émerveiller devant le malacologique instrument.

« Puis-je l’essayer ?

_ Faites donc ! »

La jeune virtuose des claviers saisit précautionneusement le mélodique coquillage et le porta à ses lèvres.

Elle ferma ses yeux et prit une profonde inspiration.

Aussitôt, le son s’éleva, divin, dans les airs.

« Pas de doute ! Ce son… Cette finition parfaite… C’est… C’est… Impossible !

_ Quoi ? Comment ça ? Qu’y a-t-il d’impossible ? Je ne comprends pas !

_ Moi non plus ! Et cette personne… Son palais… A quoi ressemblait-il ?

_ A un monstre de pierre bardé de colonnes et de fenêtres ! D’ailleurs, pourquoi avez-vous l’air si étonnée ? Il est tellement énorme qu’on ne peut pas ne pas le voir ! dit Sophie d’un air blasé.

_ Et son nom… Quel est le nom de cette personne ? Demanda Claudia au comble de la stupéfaction.

_ Gwladys Dièse de la Mélique ! fit la cacoxénienne en parodiant les manières de celle dont elle prononçait le nom.

_ Gwladys Dièse de la Mélique ? En êtes-vous sûre ?

_ On ne peut plus sûre ! Elle me l’a dit elle-même ! »

Claudia da Capo arborait sur son visage une expression indéfinissable, entre l’effroi et l’adoration.

« Non, non et non ! Ce n’est pas possible ! reprit-elle.

_ Qu’est-ce qui n’est pas possible ?

_ Vous n’avez quand même pas rencontré la mère de toutes les musiques ?

_ La mère de toutes les musiques ?!

_ C’est une déesse ! La déesse ordonnatrice de l’Archipel de Philomèle !

_ Elle aussi… se contenta d’ajouter Sophie Freux de la Fuligineuse.

_ Et c’est tout l’effet que ça vous fait ? s’exclama Claudia, indignée.

_ Une de plus… Une de moins…

_ Mais qui êtes-vous à la fin ?!

_ Mais je vous l’ai déjà dit ! Je m’appelle Sophie Freux de la Fu-li-gi-neu-se, martela l’intéressée, et je viens d’une ville lointaine qui se nomme Cacoxène !

_ Eh bien, Sophie Freux de la Fuligineuse qui vient de la ville de Cacoxène, vous n’êtes pas en sécurité ici ! Vous devez partir !

_ Quoi ? Mais je viens à peine d’arriver ici, et je…

_ Vous devez partir !

_ Partir ? Mais pourquoi ?

_ Eh bien, le simple fait que vous ayez rencontré Gwladys Dièse de la Mélique représente un danger pour l’équilibre de ce pays !

_ Ah bon ? Elle veut donc détruire ce pays ?

_ Non ! C’est plus compliqué que cela !

_ Comment ça, plus compliqué ? Une personne avant vous m’a tenu des propos similaires, et voyez où j’en suis ! Echouée au milieu d’un pays que je ne connais pas et qui ne veut déjà plus de moi ! En plus, cette personne… Hé bien, elle s’est volatilisée !

_ Votre histoire m’a l’air également très compliquée… !

_ Je ne vous le fais pas dire… !

_ Ecoutez, pour l’instant, le mieux que vous ayez à faire, c’est de venir avec moi !

_ Quoi ? Mais vous avez dit, tout à l’heure, que je ferais mieux de…

_ J’ai changé d’avis ! Suivez-moi ! »

Claudia da Capo qui, jusque là, était restée bien sagement assise sur son tabouret, se pencha en avant, cherchant avec nervosité et d’une main tâtonnante quelque chose qui lui semblait indispensable.

Elle fut rassérénée quand elle retrouva un objet qui ressemblait à une béquille de bois.

Elle se mit donc debout en s’appuyant sur celle-ci, en ayant au préalable remit de l’ordre dans sa chevelure.

A son grand étonnement, Sophie Freux avait maintenant devant elle une toute autre personne : à la furie ébouriffée de tout à l’heure, avait succédé une jeune fille à la mise soignée, à l’air réservé, et au léger boitement.

A peine eut-elle fait quelques pas, qu’elle s’effondra sur ses genoux.

Elle avait la tête baissée et montrait des dents débordant de rage muette.

Sophie se précipita pour l’aider à se relever, mais elle fut fermement repoussée du plat de la main.

« Laissez-moi, s’il vous plaît ! Je peux très bien y arriver toute seule ! »

Sophie n’insista pas.

Et effectivement, Claudia da Capo arriva à se relever toute seule, se cramponnant à sa béquille comme on se cramponne au mât d’un navire dans la tourmente.

« Venez ! Nous n’avons pas un instant à perdre ! » dit-elle.

Sophie ne se le fit pas dire deux fois et suivit la claudicante musicienne à travers le dédale des rues de Genèse à la poursuite de son destin.

Ciel de Suie - Chapitre 9 (seconde partie) - Cheveux de feu et soli pyrotechniques -
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