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Publié par Lionel Cosson

C’est avec une terrible migraine et une non moins terrible envie de vomir que le plus ou moins héroïque Roudioubou reprit conscience (il ne pouvait guère poser à ce moment là).

Sa vue était toute troublée (sans que ses yeux en tissus y soient pour quelque chose d’ailleurs) et ses petites pattes éléphantesques étaient toutes tremblantes : les effets secondaires des douteux quoique efficaces champignons du mycologique Sablotin étaient terribles.

Rassemblant tout son bon sens éléphantin disponible, Roudioubou parvint à la conclusion qu’un héros sous l’emprise de quelques psychotropes, fussent-ils naturels, était un bien déplorable exemple pour la jeunesse et compromettait ses chances de mener à bien sa difficile et patriotique mission. Mais, il en fallait bien plus pour arrêter notre petit pachyderme : quelques cabrioles sauraient dissiper les effets pernicieux de ce champignon malicieux (si tant est qu’un champignon puisse être malicieux).

 

Ces quelques opérations effectuées, l’esprit clair et les sens en alerte, Roudioubou pouvait contempler le monde qui l’entourait et en tirer plusieurs conclusions :

1)      Ce monde n’avait pas de forme.

2)    Ce monde n’était que pestilence et miasmes putrides (en d’autres termes, il ne sentait pas très bon).

3)    Ce monde offrait finalement très peu de repères visuels (mais ne manquait pas de repères olfactifs).

Heureusement, le bon sens du peluchesque Roudioubou (bon sens qui était fortement mis à contribution aujourd’hui), bon sens typique du Peuple de la Forêt, lui fournissait des indications essentielles et même vitales :

1)      A droite, L’éléphanteau pouvait entendre de l’eau se précipiter bruyamment vers une destination connue d’elle seule, ce qui laissait logiquement penser que se déplacer vers la droite était une très mauvaise idée, voire même une non-solution.

2)    A gauche, l’éléphanteau se heurtait à une paroi compacte et froide plus connue sous le nom de mur. Une rapide comparaison entre la densité moléculaire de l’obstacle et la sienne propre fit arriver Roudioubou à la conclusion qu’il ne pouvait pas se permettre de se déplacer à gauche.

3)    Droit devant lui, l’éléphanteau, après plusieurs tentatives couronnées de succès, sentit qu’il y avait là pour lui comme un chemin à emprunter : il se mit donc en marche sans se faire prier (ce qui est logique, vu qu’il était seul à ce moment là).

 

Certains pensent que la marche est un bon prélude à la philosophie, que l’exercice physique allié à la contemplation donne à la pensée une vigueur nouvelle. Pour sa part, le narrateur de cette histoire pense que la marche est le meilleur moyen pour Roudioubou d’aller vers ses nouvelles aventures et par la même occasion de faire avancer son histoire. Cependant, il n’oublie pas la dimension réflexive de la marche, car à ce moment là, il avait décidé que les pachydermiques mouvements de notre héros l’avaient plongé dans les brouillards mystérieux du souvenir.

Dans son petit théâtre intérieur, Roudioubou repensait à l’entrevue qu’il avait eue avec Sablotin quelques jours avant la fatidique cérémonie du champignon. Contrairement à ce qu’il voulait bien faire croire à ses concitoyens et aux lecteurs, le fêlé félidé en savait long sur la cause des problèmes du Peuple de la Forêt et sur l’origine du mal qui le rongeait. Ce secret ne devait être partagé qu’avec le seul éléphanteau :

« Il faut que je t’entretienne de deux ou trois choses à propos de l’étrange mal qui nous frappe, mon cher Roudioubou, dit le sage au bonnet d’un ton amical qui ne réussissait pas à masquer une certaine solennité. Je crois qu’il est nécessaire pour toi de les savoir.

__ Bon ! Je t’écoute, mais rien qu’à t’entendre, je devine qu’il s’agit de choses graves. Est-ce que je me trompe ?

__ Non. Ce sont des choses relatives à l’origine de cette catastrophe et il est important que tu puisses avoir une vision nette des tenants et des aboutissants de celle-ci.

__ Vas y, je t’en prie !

__ Eh bien, tout commença il y a très longtemps, quand je n’étais pas encore le Magicien Tutélaire que tu as devant toi : je n’étais qu’un aspirant magicien, ne maîtrisant en rien les arcanes de mon art. Cependant, j’étais acharné, et je me distinguais des autres étudiants en magie, m’attirant même la bienveillance de mon prédécesseur, qui, à l’époque, était mon maître. A vrai dire, je n’avais pas beaucoup de concurrents : un seul étudiant, excepté moi, avait réussi à impressionner favorablement notre maître, un élève brillant, intuitif, qui possédais un don inné pour la magie.

__ Est-ce qu’il siège au Grand Conseil des Divins Sylvains ?

__ Non.

__ Etait-il ton ami ?

__ Au début, notre rivalité était stimulante : nous nous poussions mutuellement dans nos derniers retranchements, tant physiquement qu’intellectuellement, si bien que nos progrès devenaient sans cesse plus grands et plus visibles. Nous avions même atteint un niveau suffisamment élevé pour être initiés à la science mycologique du Peuple de la Forêt : nos étions devenus les deux assistants de notre maître et l’avenir semblait nous appartenir. Mais le destin ne l’entendait pas de cette oreille…

__ Que s’est-il donc passé ?

__ Notre rivalité qui s’était transformé en amitié et en admiration réciproque, se dégrada insensiblement le jour où notre maître décida de nous entretenir de l’existence de deux livres mystérieux.

__ Et quels étaient ces deux livres mystérieux ?

__ Deux livres révélant les origines et le sens du monde du Peuple de la Forêt, deux sommes illustrant les deux principes vitaux du monde du Peuple de la Forêt.

Le premier livre révèle le sens de toute création, c’est le Pourkuanyatilparien.

Le second livre révèle le sens de toute destruction, c’est l’Epourkuaparien.

Ces deux livres sont les deux lois régissant notre monde et le début de nos problèmes…

__ Mais pourquoi ?

__ En apprenant l’existence de ces deux ouvrages, nous fûmes comme galvanisés : nous poursuivions notre apprentissage magique avec encore plus d’acharnement qu’auparavant et nous étions persuadés que nous arriverions un jour à mettre la main sur le Pourkuanyatilparien, source de bienfaits incommensurables pour le Peuple de la Forêt. Notre maître était en possession de quelques feuillets d’une copie du livre, et nous étions fascinés par ceux-ci.

__ Avez-vous réussi ?

__ Non. Nous étions malheureusement bien trop jeunes et bien trop impatients : notre fougue s’usa bien vite sous les assauts répétés du temps. Trop de recherches infructueuses, trop d’hypothèses hasardeuses, nous firent douter de l’existence des deux livres. Mon rival en magie était moins tenace et moins optimiste que moi et sombra dans un profond désespoir. Les jours passant, il devint de plus en plus taciturne et solitaire jusqu’à ne plus du tout m’adresser la parole. D’étranges rumeurs se mirent à circuler sur son compte, on le disait possédé, se consacrant à l’apprentissage de sortilèges interdits, et quantités d’autres choses dont je ne me souviens plus très bien…

Les choses s’accumulèrent, jusqu’au jour où il se brouilla définitivement avec notre maître pour une raison qu’à l’époque j’ignorais.

__ Et quelle était cette raison ?

__ Il avait vraisemblablement mis la main sur le livre interdit du Peuple de la Forêt : l’Epourkuaparien. Mon maître avait tenté de le mettre en garde contre les puissants pouvoirs de l’ouvrage, mais il n’avait pas voulu entendre raison et il est fort à parier que maintenant il ait perdu toute individualité, submergé par le pouvoir maléfique de l’Epourkuaparien. »

__ Se pourrait il que ton ancien rival soit à l’origine du mal qui nous frappe ?

__ Oui. J’ai appris il y a quelques années qu’il était parti chez les humains avec un sombre plan en tête. Je crois que nous commençons à en voir les résultats.

__ Et son plan, est ce que tu le connais ?

__ Oui. Notre monde est victime du sortilège de postmodernité, un pouvoir développé par mon ennemi, une sorte de concentré de l’aura magique de l’Epourkuaparien, qui détruit le surplus d’imagination et de pensée des humains, ce surplus qui est nécessaire à l’existence du peuple de la Forêt.

__ Trompe la mort !! Mais c’est terrible ! Toi, le Magicien Tutélaire, connais-tu une formule qui puisse arrêter tout ça ?

__ Non. Mais, mes années d’études m’ont permis de mélanger ma science mycologique avec l’immense pouvoir du Pourkuanyatilparien, créant ainsi une magie à l’efficacité décuplée. Malheureusement, cette magie n’est active que dans le monde des Humains : c’est pourquoi j’ai besoin de ton aide, Roudioubou !

__ Tout ce que tu voudras ! Mais une question me turlupine depuis tout à l’heure…

__ Et quelle est cette question ?

__ Comment s’appelle ton ennemi ?

__ Chez le peuple de la Forêt, ce nom est devenu tabou. Mais je peux te révéler sous quelle identité il opère dans le monde des Humains…

__  Je ne demande que ça !

__ Il se fait appeler le Dr. Aride. »

 

C’était donc le maléfique Dr. Aride qui obligeait l’infortuné Roudioubou à galoper à l’heure où je vous parle, dans un monde nauséabond et privé de lumière, qui s’appelait les égouts (chose que notre éléphanteau devait apprendre bien plus tard). Tout occupé qu’il était à faire un retour en arrière dans sa petite tête éléphantine, Roudioubou s’était insensiblement rapproché d’une source de lumière qui paraissait se situer en hauteur : une échelle permettait d’y accéder. Roudioubou y grimpa en s’aidant de ses peluchesques petites pattes et constata que l’on pouvait soulever une petite portion du plafond (la plaque d’égout en fait).

Qu’allait-il découvrir ?

A peine touché par les rayons du soleil et par la grâce de l’asphalte, un monstre de métal se précipita sur notre pauvre éléphanteau dans un fracas de tous les diables et à une vitesse démoniaque.

Les Aventures Déconstruites d'un Pachyderme Postmoderne - Chapitre 3 - Petits éléphants poliorcétiques -
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