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Publié par Lionel Cosson

Roudioubou allait-il périr dans d’atroces souffrances au début du quatrième chapitre ? Roudioubou allait-il par son hypothétique mort prématurée hypothéquer gravement les chances du narrateur de donner une fin convenable à cette histoire (voire même une fin tout court) ? Roudioubou allait-il emporter avec lui, dans la tombe, les secrets de la cosmogonie du Peuple de la Forêt ?

Toutes ces questions n’eurent même pas le loisir d’effleurer les sympathiques synapses de notre éléphanteau : il fut soulevé du sol comme les feuilles sont soulevées par le vent, c'est-à-dire d’un geste élégant mais puissant, pour se retrouver quelques mètres plus loin, hors de portée du terrible monstre métallique (qui répondait au doux vocable de tramway).

Roudioubou était sain et sauf, il fallait bien l’admettre, mais, il était toujours à un bon mètre du sol, chose surprenante pour ne pas dire bizarre. Levant légèrement sa petite tête, il s’aperçut qu’il se trouvait dans les bras d’une Humaine, une jeune femme, qui paraissait assez soulagée d’avoir pu sauver un pauvre petit éléphant en peluche d’une mort peu enviable. La moindre des choses était de la remercier :

« Je vous remercie beaucoup, j’ai bien cru que j’allais rejoindre le cimetière des éléphants un peu trop prématurément !

__ !! …

__ Sans vous je ne serais pas là à vous parler !

__ ??

__ Qu’est ce que je peux faire pour vous remercier ?

__ Me dire… si… je suis… en train de rêver !!

__ Pourquoi ?

__ Un… éléphant… qui… parle et qui bouge »

Constatant qu’il venait de commettre une gaffe monumentale, Roudioubou ne savait plus comment présenter les choses pour faire admettre son existence à son interlocutrice :

« N’ayez pas peur, je suis un éléphant en mission secrète pour le Peuple de la Forêt !

__ Qu’est ce que c’est… que ça !? C’est sans doute la nourriture de la cantine qui me joue des tours…

__ Je m’appelle Roudioubou et je suis enchanté de vous connaître.

__ Enchanté… de… même…

__ Et vous ? Comment vous appelez vous ?

__ Euh… Virginie… Je crois… »

 

Elle s’appelait donc Virginie, cette jeune femme, radieuse et réconfortante comme un rayon de soleil un jour de pluie. Il n’avait rien à craindre d’elle, il pouvait le lire au fond de ces yeux profonds et mélancoliques. Mais à ce moment là, elle était encore sous le coup d’une révélation : les petits éléphants en peluche pouvaient parler et même saluer les gens !

Virginie dans un effort surhumain tenta de rassembler le peu de raison qui lui restait, et décida d’emporter Roudioubou dans son sac. Un éléphanteau qui parle, c’était une chose à ne pas dévoiler, à ne pas ébruiter : qu’allait il advenir de ce petit être, s’il tombait entre les mains de personnes mal intentionnées ? D’où venait-il ? Que voulait-il ? Autant de questions qui étaient sans réponses pour l’instant. Elle aurait tout loisir d’interroger cette créature d’un autre monde une fois dans sa chambre.

Dans cette grande ville fourmillante, sons, odeurs et couleurs, on pouvait voir une jeune femme, un sac à la main, marcher d’un pas alerte vers une destination connue d’elle seule, sans doute bouleversée par des pensées qui dépasse notre pauvre condition de lecteur.

 

Un quart d’heure plus tard, Roudioubou découvrait avec étonnement les splendeurs architecturales des cités universitaires françaises grâce à Virginie. L’éléphanteau, en bon représentant du Peuple de la Forêt, était assez peu habitué aux subtilités décoratives des chambres dites d’étudiants, mais il ne se lassait pas de contempler l’agencement des différents objets qui peuplaient la pièce ( car il n’y en avait qu’une) et l’esthétique singulièrement aléatoire qui en résultait. Roudioubou observait attentivement ce qui l’entourait : des meubles dépareillés, des tentures aux couleurs criardes mais rassurantes, des images de toutes tailles et de toutes formes, icônes urbaines déchues, tentant avec plus ou moins de réussite, de faire oublier l’austérité originelle du lieu ( pour ne pas dire sa misère) ; la lumière entrant par une unique fenêtre, venait accentuer encore un peu plus les couleurs de la chambre tout en réchauffant ses deux occupants  et permettait de découvrir un paysage magnifique, tout en monotones espaces verts et en ennuyeuses allées, rectilignes jusqu’à la nausée ; enfin, il ne fallait pas omettre une petite bibliothèque fatiguée, croulant sous le poids des livres, qui ne demandaient qu’à faire de nouvelles conquêtes dans l’espace vital de Virginie. Notre estimable pachyderme à la vue de tous ces ouvrages vit qu’il n’était pas tombé sur n’importe qui : Virginie par la tenue de sa bibliothèque et par son sens du rangement si personnel, rappelait un félin bibliophile qu’il connaissait bien : Roudioubou pensait que c’était là les marques distinctives du génie.

Pendant que l’éléphant découvrait, émerveillé, le monde qui l’entourait, Virginie essayait de s’habituer à l’idée et à la présence d’un petit pachyderme qui parle et qui bouge. Comme ce dernier semblait intéressé par les livres qu’il voyait, elle pensa engager la conversation sur ce sujet :

« Tu aimes les livres ?

__ Oui, j’aime beaucoup les livres, et je ne pensais pas qu’il pouvait en exister dans le monde des Humains !

__ …

__ Mais, il y a une chose que je trouve bizarre dans tous ces livres…

__ Ah bon ? Et quoi donc ?

__ Il n’y a aucune formule magique dedans !

__ ??

__ C’est très différent de la bibliothèque de Sablotin !

__ Qui est Sablotin ?

__ C’est le Magicien Tutélaire du Peuple de la Forêt !

__ ? »

La stupeur de Virginie grandissait au fur et à mesure que l’éléphanteau lui répondait. La présence du petit être pelucheux dans son appartement était la preuve incontestable de son délire. Elle était folle à lier.

Et si le délire était avéré, si la folie était tangible, il ne lui restait plus alors qu’à pousser les choses jusqu’à leurs plus extrêmes limites, puisque rien ne pourrait plus la sauver : une conversation avec Roudioubou était inévitable !

Dans ses réflexions, qui étaient d’un profond pessimisme, Virginie décelait également une joie indéfinissable : quelque chose à mi-chemin d’une folie révélée et d’un ennui rompu : elle avait basculé dans l’inconnu et avec lui, son flot d’images nouvelles.

Comme elle méprisait maintenant ces mystiques de la fumette, ces messies de l’intraveineuse, ces apôtres du tout chimique : des révélés de troisième zone, des extralucides de supermarché, des maîtres de l’extase en plastique. C’est tout.

Virginie, là où d’autres disaient avoir vu des éléphants roses, voyait un éléphanteau gris, doué de parole et à même de tenir une conversation philosophique. C’était trop. Elle décida d’ignorer sa folie :

« Roudioubou, dis moi qui tu es et d’où tu viens ! Je ne comprends plus rien !

__ D’accord ! »

Et c’est ainsi que l’héroïque éléphant conta ses tribulations par le menu : l’existence du sympathique Peuple de la Forêt et la description de ces plus pittoresques représentants, les causes du fléau qui le frappait, et la mission qu’il devait remplir dans le monde des Humains, sans oublier l’existence du Dr. Aride et ses liens troubles avec Sablotin. Virginie écoutait, émerveillée.

Que de découvertes surprenantes : un monde jouxtait celui des humains, peuplé de créatures loufoques et inventives ; un monde existait par et pour les humains, plein d’une naïveté sophistiquée ; un monde existait, rempli de secrets, de magie et de sciences inconnues aux hommes ! La folie de Virginie se révélait féconde.

Ce fut les principes de la religion mycologique du Peuple de la Forêt qui la passionnèrent. Roudioubou, intarissable sur le sujet, ne se fit pas prier :

«Le mycologisme du Peuple de la Forêt est une pratique magique qui repose sur l’existence de récepteurs spécifiques, qu’on retrouve chez l’Humain et chez le Sylvain. Ces récepteurs qui se trouvent sur les cellules nerveuses existent uniquement dans le but d’accueillir une substance psychotrope précise, prouvant ainsi que la modification des perceptions est une nécessité biologique puisque le récepteur attend la bonne substance comme la serrure attend la bonne clé. Le mycologisme ne fait qu’activer ces récepteurs par le truchement de champignons, qui sont élaborés par des magiciens compétents et reconnus qui connaissent parfaitement les interactions entre récepteurs et substances. Mais cet aspect des choses n’est que l’enfance de l’art. En effet, d’autres récepteurs existent, mais ils sont beaucoup plus difficiles à activer et demandent une connaissance beaucoup plus poussée de la magie. Ces récepteurs n’accueillent pas de substances psychotropes ou hallucinogènes, mais des émotions très précises, prouvant ainsi que l’Humain est un être incomplet, et qu’il doit réaliser son humanité au prix d’une recherche de tous les instants : il doit trouver l’émotion juste pour élargir sa conscience. Inutile de dire que l’existence du Peuple de la Forêt dépend de votre recherche, puisque nous sommes en quelque sorte le résultat de celle-ci : nous apparaissons quand vous voulez faire plus qu’exister, quand vous voulez simplement vivre. »

Tant de nouvelles données bouleversaient Virginie, mais sa curiosité n’en était que plus vive :

« Et que fait le Peuple de la Forêt de toutes ces découvertes ?

__ Il les met à profit pour vous comprendre. Il y a peu de temps, notre Magicien Tutélaire, Sablotin, a créé une nouvelle espèce de champignon capable de générer des récepteurs à émotions humaines chez un Sylvain. Il m’en a même fait manger un, prétextant qu’il fallait pour mon éducation éprouver quelques émotions humaines… Bref, tout ça pour te dire qu’il n’est pas très bon pour un Humain d’éprouver toujours le même type d’émotions et, pire encore, de ne pas les choisir.

__ Et pourquoi dois-tu combattre ce Dr. Aride ? Qu’a-t-il de si terrible pour que le Peuple de la Forêt veuille t’envoyer dans notre monde ?

__ Eh bien, le Dr. Aride est malheureusement très doué pour la magie et il a une grande connaissance du mycologisme, ce qui lui a permis de créer une nouvelle espèce de champignon capable de détruire les récepteurs dont je viens de te parler. Un récepteur qui est détruit, c’est une émotion qui disparaît, et chaque émotion qui disparaît nous rapproche un peu plus chaque fois de la catastrophe, puisque nous dépendons d’elles.

__ Mais comment fait il ? On ne peut pas faire manger un champignon à n’importe qui ! dit Virginie avec une pointe d’hypocrisie dans la voix.

__ Je suppose qu’il a du trouver un moyen pour diffuser sa magie. Après tout, un Humain ne peut pas détecter des spores à l’œil nu… C’est très facile pour lui.

__ Mais pourquoi fait il cela ? Pourquoi vouloir la perte du Peuple de la Forêt ?

__ Je pense qu’il a du succomber au pouvoir maléfique de l’Epourkuaparien et à son propre désespoir. Il est bien à plaindre dans un sens, mais je ne dois pas le laisser faire pour autant. Je dois absolument le retrouver !

__ Cela ne doit pas être bien difficile, un habitant du Peuple de la Forêt ne passe pas inaperçu !

__ détrompe toi ! Le Dr. Aride connaît certaines formules qui lui permettent de changer son apparence. Il est fort à parier qu’au moment où je te parle, il se promène tranquillement, anonyme, dans la foule. Je dois absolument le démasquer ! s’exclama Roudioubou avec une impatience qu’il ne parvenait pas à dissimuler.

__ Très bien ! Calme-toi ! Tu m’as dit que cet Aride détruisait les émotions des gens grâce à un champignon empoisonné et que par ce biais, il pouvait attenter à la vie des habitants du Peuple de la Forêt ! C’est bien ça ?

__ Oui...

__ Alors, pourrais tu me préciser la nature de son sortilège ? dit Virginie, qui ayant accepté l’existence de Roudioubou, était prête à accepter l’existence de n’importe quoi d’autre.

__ C’est le sortilège dit de postmodernité ! C’est un concentré du pouvoir de l’Epourkuaparien matérialisé dans un champignon qui provoque des dégâts irréversibles sur l’Humain : normalement, celui-ci doit consciencieusement rechercher des émotions qui soient capables de mettre en mouvement ses récepteurs, son humanité ; mais, ce sortilège, en détruisant ces récepteurs condamne l’Humain à l’incomplétude, à la répétition et au rien.

__ Alors, si le but d’Aride est de faire disparaître le Peuple de la Forêt, il doit ensorceler un maximum d’Humains pour parvenir à ses fins !

__ Oui… Je ne crois pas qu’il puise faire autrement.

__ Et quel est son nom dans ce monde ?

__ Le Dr. Aride ! Pourquoi me demandes-tu ça ?

__ Non ? C’est vrai ? Attends voir un peu… »

 

Virginie se mit à rechercher fiévreusement dans ses livres et ses revues, et cela tant et si bien que Roudioubou crut qu’elle avait elle aussi succombé à un sortilège, mais il fut bientôt rassuré quand elle lui tendit triomphalement un vieux magazine tout fripé.

« Le nouveau magnat de l’industrie culturelle Raymond Aride nous raconte son incroyable parcours.

__ Qu’est ce que c’est que ça ?

__ Le Dr. Aride ! »

Le sagace éléphanteau regardait avec stupéfaction la photo pleine page que lui tendait Virginie : c’était le visage d’un homme satisfait, arborant un sourire carnassier et qui possédait un regard bien trop profond pour être honnête. Il  possédait la décontraction d’un prophète qui venait vous annoncer l’Apocalypse. Répulsion immédiate de Roudioubou. Nouveau regard. Et là, il eut la preuve irréfutable qu’il s’agissait bien du Dr. Aride : la broche qu’il arborait sur le revers de sa veste était celle que possédait tout étudiant en magie du Peuple de la Forêt. C’était lui. Il en était sûr.

Les Aventures Déconstruites d'un Pachyderme Postmoderne - Chapitre 4 - Mycologiques manipulateurs -
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