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Publié par Lionel Cosson

Il ne faudrait pas croire que le Père Nöel, ce vieil homme sorti un jour d'une bouteille de Coca-Cola, n'ait pas de temps en temps des idées noires en vivant au milieu de ses grandes étendues blanches.
Il lui arrive (une fois l'an, heureusement) de rencontrer des problèmes avec certains de ses clients aux cheveux longs qui ne sont vraiment pas des cadeaux.
Heureusement, il peut compter sur le lutin en titane, le petit pape du présent métallique, la rock star de la livraison et du service-après vente navidègne, Onésime Coeurdacier.
Plaisir d'offrir, joie de recevoir

Le Père Noël marchait d’un pas lourd, lourd, lourd…
Il se trainait, trainait, trainait…
Le bruit des tapis roulants qui charriaient des torrents de jouets l’agaçait.
Le son des ours en peluche qui tombaient au fond des cartons multicolores lui portait sur les nerfs.
Les cris intempestifs de ses ouvriers lutins en train de transporter des tonnes de bonbons, de chocolats et autres sucres d’orge à bout de bras lui donnaient des envies de meurtre.
Pourtant, en ce beau et occupé mois de décembre, il aurait dû être de bonne, de joyeuse, d’excellente humeur.
Hors, il n’en était rien.
Pourquoi avait-il la mine aussi sombre que son habit était rouge ?
C’est qu’il approchait d’une pièce spéciale, où se trouvait un lutin spécial qui faisait un travail spécial.
Pour qui ?
Pour lui, le Père Noël, et pour ces… Ces… Ces…
Son front heurta tout à coup une porte avec un bruit sourd.
Plongé dans ses noires pensées, il ne s’était même pas rendu compte qu’il avait parcouru toute la longueur du couloir mal éclairé qui débouchait sur ce… Ce… Ce…
Après quelques jurons que nous tairons par souci de brièveté narrative plutôt que par décence, le Père Noël, l’air maussade et la barbe tombante, entra dans ce qu’il considérait à cette époque de l’année comme l’antichambre de l’Enfer.
« Ah ! Vous v’là enfin, patron ! C’est pas trop tôt ! »
L’auteur de cette phrase pour le moins irrespectueuse était un lutin poilu, musculeux et mal rasé qui fumait négligemment une cigarette qu’il venait vraisemblablement d’allumer.
Il portait un jean sale et un maillot de corps d’un blanc immaculé qui laissait voir une multitude de tatouages multicolores.
« Toujours aussi agréable, Onésime ! grogna presque le Père Noël.
_ C’est que j’ai pas vraiment le temps et l’envie d’êt’ poli, patron ! J’ai du pain sur la planche et des cadeaux qui m’attendent, moi ! » lui répondit tout de go le lutin.
Puis, avoir lâché cette phrase comme on lâche un poids sur le pied de quelqu’un, il tira une bouffée sur sa cigarette.
Sortant de sa bouche pleine de dents ravagées par les abus, le mot patron sonnait presque comme une insulte.
Visiblement habitué au comportement répréhensible du petit être qui répondait au nom d’Onésime, le Père Noël ne releva pas et entra directement dans le vif du sujet :
« Onésime, dites-moi vite si votre département à rencontré des difficultés cette année ! »
Le ton du gros homme en rouge transpirait l’empressement et l’inquiétude.
Celui du lutin, en comparaison, était d’une lenteur et d’une nonchalance presque coupables.
Après une nouvelle et toxique bouffée, il s’exclama :
« Des difficultés, patron ? Bah non !
_ Vous me dites la vérité, Onésime ?
_ Ben oui ! Pourquoi j’vous mentirais, patron ?
_ Je sais que vous êtes excessivement fier et que vous ne me parlez pas facilement des problèmes auxquels vous êtes confronté. »
Nouvelle bouffée goudronnée du lutin.
« Pff, patron ! Si j’avais des problèmes, je vous le dirais, aussi vrai que j’m’appelle Onésime Coeurdacier ! »
Et tout en disant cela, le lutin enfumeur et enfumé fixa son patron dans les yeux.
Convaincu que son ouvrier lui disait la vérité, le Père Noël, quelque peu rasséréné, reprit :
« Bon, si vous n’avez pas de problèmes, je peux inspecter tranquillement les autres départements. »
A ces mots, Onésime toussa bruyamment.
Le Père Noël tressaillit.
Il s’attendait au pire.
« Patron ?
_ Oui… ?
_ Vous oubliez pas quequ’chose ?
_ Moi ?! Oubliez quelque chose ?! Mais quoi donc ?
_ Arrêtez d’me faire marcher, patron ! Vous savez bien que j’dois vous faire un rapport sur les ratés de l’année dernière. »
Le Père Noël devint blanc comme une congère anémiée.
« Les… ratés de… L’année dernière… ? Mais bien sûr… ! Où avais-je donc la tête ? bégaya-t-il, anéanti.
_ Vous en faites pas, patron, dit Onésime, tout le monde est à cran à cette période de l’année. »
Le Père Noël baissa les yeux et soupira bruyamment.
« Vous avez malheureusement raison, Onésime ! dit-il d’un ton à l’arrière-goût de défaite. Surtout depuis que j’ai créé votre département.»
Le lutin tira une bouffée plus longue que les autres et jeta ce qui restait de sa cigarette dans un cendrier représentant un ourson en acier.
Le mégot vint s’abattre mollement sur une montagne d’autres mégots en tous points semblables.
« Ah ouais… Mon département… On va dire qu’c’est un mal nécessaire, patron !
_ Comme vous dites, Onésime, comme vous dites… »
Ledit Onésime sortit une nouvelle cigarette de sa poche en même temps qu’un briquet en forme d’étoile filante.
Nouvelle bouffée.
Nouvelles fumées.
« Bon, j’vais chercher la liste des ratés de l’année dernière, patron ! » dit le lutin d’un ton plein de lassitude nicotinée.
Et tout en disant cela, il alla fouiller dans l’un des nombreux cartons qui se trouvaient sous l’un des nombreux tapis roulants de son atelier.
Comme le lutin se baissait, le Père Noël pu voir le superbe tatouage dorsal d’Onésime, entrelacs torrides de femmes-elfes lascives et dénudées.
Il put également voir la lapidaire inscription qui courait sur son bras gauche : Present Up Your Ass !
Le vieil homme soupira.
Comme on pouvait s’y attendre, Onésime revint avec une petit feuille chiffonnée et pleine d’inscriptions.
Comme on pouvait ne pas s’y attendre, Onésime revint également avec une bouteille de Jack Daniels remplie jusqu’au goulot.
« Qu’est-ce que c’est que ça, Onésime ? demanda le Père Noël, quelque peu irrité, en désignant la boisson alcoolisée.
« Ben, c’est un cadeau, patron ! répondit le lutin avec un calme imperturbable.
_ Un cadeau ?! Je croyais être le seul habilité pour ce genre de choses !
_ J’crois qu’vous m’oubliez, patron ! C’est moi qui distribue les cadeaux de ce département durant la nuit de Noël. »
Le Père Noël grommela.
« Oui, c’est vrai. Encore une fois, vous avez raison, Onésime ! »
Le lutin ouvrit sa bouteille et but une grande rasade à même le goulot avant de dire :
« Ben ouais qu’j’ai raison, patron ! »
Le Père Noël ne releva pas et demanda sans transition :
« De qui est ce cadeau ? »
Onésime reboucha sa bouteille et dit :
« De M’sieur Kilmister ! Un bon zigue, çui-là ! Y m’a surpris au pied de son sapin, y a quelques Noëls de ça. Depuis, y m’offre régulièrement des cigarettes et des bouteilles d’alcool. Y dit qu’ça réchauffe la carcasse et qu’la viande fumée et marinée ça se conserve plus longtemps.
_ Un poète… » murmura le Père Noël.
Le lutin ne prêta pas attention à la remarque du gros homme en rouge et blanc et poursuivit :
« D’ailleurs, il m’a invité chez lui après Noël !
_ Pas de problème avec ce Kilmister donc ?
_ Ah, ça c’est sûr que non ! Lui, y s’ra jamais sur ma liste ! »
Le Père Noël toussa, incommodé par la fumée qui s’élevait de la nouvelle cigarette d’Onésime.
« En parlant de votre liste… Venons-en au fait !
_ Oui, patron ! Z’avez raison ! Y faut s’débarrasser de la corvée tout de suite ! »
_ Comme vous dites, Onésime, comme vous dites… »
Onésime posa ses yeux sur la feuille qu’il avait en main et se mit à lire à haute voix :
« Liste des réclamations faites au D.E.A.T.H., Département des Envois Affreux, Terribles et Heavy. Nombre de réclamations : une seule.
_ Une seule ?! s’exclama le père Noël.
_ Ouaip, patron ! On travaille sans temps morts au D.E.A.T.H. ! Enfin, j’vous cacherai pas que l’mécontent, c’était plutôt un gros client. »
_ Aïe ! Allez-y, je vous écoute. »
Onésime Coeurdacier tira une nouvelle bouffée sur sa cigarette avant de reprendre ses explications :
« C’est un certain Ozzy Osbourne, un gars qui avait d’mandé des mitaines l’année dernière… »
Le Père Noël jeta un regard noir au lutin avant de s’exclamer :
« Et qu’avaient ses mitaines pour le rendre mécontent ? Ah, ces musiciens… ! Être obligé de créer un département spécial pour leur acheminer leurs cadeaux… !
_ Moi, j’m’en plains pas, patron, vu qu’ça m’fait bosser ! reprit Onésime, toujours aussi nonchalant. Enfin, pour c’t’histoire de mitaines, le mécontent c’était pas lui. C’était plutôt sa femme.
_ Allons bon…
_ Ben oui… Elle nous a retourné les mitaines sous prétexte qu’elles cachaient les tatouages que son mari avait sur les doigts. Un scandale, qu’elle a dit qu’c’était. Ouaip, un scandale… »
Le Père Noël se frappa le front et jeta un regard implorant en direction du plafond de l’atelier.
Ce qui n’empêcha pas le lutin d’ajouter :
« Y sont vraiment difficiles ces gens-là !
_ Et qu’avez-vous fait pour remédier à la situation ? demanda le Père Noël avec inquiétude.
_ C’que j’ai fait, patron ? demanda Onésime. J’y ai pas été par quat’chemins : j’ai regardé le quidam et j’ai tout de suite vu c’qui lui convenait. J’suis un gars plein de ressources, moi, vous savez !
_ Oh, mais je n’en doute pas, mon cher Onésime ! »
Et tout en tirant une énième bouffée sur une énième cigarette, le consciencieux lutin alla chercher quelque chose dans l’un des nombreux cartons qui se trouvaient sous l’un des nombreux tapis roulants de son atelier.
Il revint bientôt, triomphant, avec une paire de pantoufles.
Il n’en fallut pas plus pour que le Père Noël pique une grosse colère :
« Quoi ?! Vous lui avez offert une paire de pantoufles ?! Mais vous avez perdu le sens commun, ma parole ! Au cas où vous ne le sauriez pas, j’ai une réputation à défendre, moi ! »
C’est à peine si le lutin cilla :
« Vous emportez pas comme ça, patron ! C’est mauvais pour vot’santé, se contenta-t-il de dire tout un jetant un nouveau mégot dans son cendrier. J’sais bien qu’vous avez une réputation à défendre. Et moi aussi, j’aime le travail bien fait. R’gardez-donc cette paire de pantoufles ! »
Joignant le geste à la parole, Onésime mit ladite paire de pantoufles devant les yeux médusés du Père Noël.
Celui-ci lut, dubitatif puis émerveillé, ce qui était écrit sur la pantoufle gauche :
« OZ ! »
Puis, sur la pantoufle droite :
« ZY ! »
Le lutin esquissa un sourire puis ajouta fier comme un paon de métal :
« Vu l’âge et l’état du bonhomme, c’était l’cadeau idéal ! En tout cas, sa femme a adoré.
_ Onésime, vous êtes…Formidable ! s’exclama le Père Noël au comble de la joie.
_ Pendant deux secondes, j’ai bien pensé lui offrir un carton de colombes et de chauves-souris, mais j’me suis dit que ça s’rait trop salissant et qu’sa femme m’en voudrait jusque dans la tombe, alors… Pis, après, j’ai réfléchi à un canon à eau bénite mais, là aussi, ça aurait donné un boulot dingue à sa femme… »
Le patron Père Noël jeta un regard admiratif sur son ouvrier lutin en disant :
« Vous êtes décidément plein de ressources, Onésime !
_ J’suis juste un professionnel, patron ! Et puis, vous m’avez embauché pour ça, non ? répondit, laconique, le lutin.
_ En effet. »
Tout à son soulagement, le Père Noël ne vit pas qu’Onésime en avait profité pour reprendre une lampée de whisky cuvée Kilmister.
« Je peux vous laisser, Onésime ? demanda le père Noël, maintenant tout sourires.
_ Ouais, vous pouvez, patron ! J’m’occupe de tout ! »
Avant de repartir vers ses ours en peluches et ses sucres d’orges en séries, le gros homme en rouge et blanc crut bon de faire preuve d’un peu d’empathie envers son si serviable lutin en lui demandant :
« Vous avez des clients difficiles cette année, Onésime ? »
Le lutin but une nouvelle lampée et tira une nouvelle bouffée.
« Cette année ? répéta-t-il. Bah, un certain Brian Warner. Marylin Manson qu’y s’fait appeler même ! Vraiment tordu le zigue ! J’me creuse la tête pour savoir quoi lui offrir mais pour l’instant, j’ai pas trouvé. En tout cas, j’ai intérêt à pas faire de bruit en lui apportent son cadeau, vu qu’il aime pas Noël. Y s’rait bien capable d’m’offrir en sacrifice à j’sais pas qui ! J’f’rais p’têt’ bien d’lui offrir une Bible à çui-là, histoire d’lui apprendre la vie ! Enfin, j’peux pas : on est là pour faire plaisir. »
Le lutin en profita pour finir sa bouteille de whisky en disant :
« Y sont pas tous comme M’sieur Kilmister. C’est bien dommage. »
Le Père Noël, profitant de ce moment de lyrisme d’Onésime, en profita pour s’éclipser.
Il ferma doucement la porte de l’atelier et dit à son lutin depuis le couloir :
« Prévenez-moi si vous rencontrez à nouveau un problème, Onésime !
_ J’y manquerai pas, patron ! Mais avec moi, vous savez, y a jamais de problèmes ! Le D.E.A.T.H. et moi, c’est à la vie à la mort ! »
_ Au revoir Onésime. Et bon travail !
_ Au revoir patron ! Merci ! »
Inutile de dire que cette année encore, Noël allait être une réussite.

Un Noël chez les Enclumes ou Les Aventures d'Onésime Coeurdacier le Lutin de Métal
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