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Publié par Lionel Cosson

Dans l’espace vide qui se situe entre la fin d’un chapitre et le début d’un autre, espace trop peu utilisé par les écrivains en quête d’une gloire immortelle, Virginie et Roudioubou eurent tout le loisir de s’étendre sur le cas du Dr. Aride et sur ses mycologiques plans. Rapporter l’intégralité de leurs propos tient de la gageure pour le pauvre narrateur que je suis et s’appesantir sur la chose ne ferait que plonger le non moins pauvre lecteur dans la confusion la plus complète et nuirait à toute construction narrative cohérente et à toute vraisemblance, aspects que j’ai voulu privilégier jusqu’ici. Bref, nos deux amis discutaient ferme et c’est tout.

Portant tout d’abord sur l’objet de la quête de l’immortel Roudioubou, la conversation dériva insensiblement sur d’autres sujets. Roudioubou était venu chez les humains pour remplir une mission importante, certes, mais il n’entendait pas se priver d’une occasion de combler son insatiable curiosité. C’est donc tout naturellement que le petit pachyderme revint sur le cas des livres de Virginie, objets singuliers et intrigants :

« Apparemment, tes livres ne traitent pas de magie, ou alors, je n’ai pas eu vent des derniers développements de la magie humaine. »

__ ?? »

Le petit éléphant tentait de déchiffrer les titres des livres qui l’entouraient avec ses minuscules yeux en tissu sous le regard de Virginie hésitant entre l’étonnement et l’amusement.

« Vos disciplines magiques portent des noms vraiment très étranges : La Société du Spectacle, Pour en Finir avec le Jugement de Dieu, Connaissance par les Gouffres, Le Cauchemar Climatisé, A Rebours… Est-ce que tu maîtrises tous ces sortilèges ? »

A ces mots, Virginie ne put s’empêcher de partir d’un grand éclat de rire, surprise par la naïveté du sauvage Roudioubou.

« ??

__ La magie n’a rien à voir là-dedans ! Ces livres renferment la pensée des personnes qui les ont écrites. On appelle ça de la littérature ! On appelle ça comme ça… faute de mieux… Mais je peux t’assurer que ceux qui ont rédigé tout ces ouvrages ne sont ni des sorciers, ni des magiciens confirmés.

__ Ils ont enfermé leurs pensées dans leurs livres !? Et tu oses dire que ce ne sont pas des magiciens ? Chez le Peuple de la Forêt, une telle prouesse est à mettre quasiment au même niveau que les pouvoirs du Magicien Tutélaire Sablotin !

__ Ce n’est pas ce que j’ai voulu dire ! Ne prends pas ce que j’ai dit au pied de la lettre ! En fait, ces personnes écrivent des livres car elles pensent trop. Je ne veux pas dire par là qu’elles sont trop intelligentes, mais qu’elles ont trop de pensées dans la tête et qu’elles doivent absolument les en faire sortir pour la garder. Leurs pensées sont devenues tellement denses, cohérentes et organisées qu’elles doivent les écrire. Ces pensées, elles doivent les écrire de la manière la plus juste pour que les personnes qui sont susceptibles de les lire puissent incorporer ces pensées aux leurs. Tu vois, pas de magie mais beaucoup d’efforts. Enfin… Idéalement…

__ D’accord, mais qu’est-ce qu’on peut écrire dans ces livres ?

__ Tout. Tu peux écrire tout, tout sur tout, des petits riens qui finissent par former un tout, des petits riens qui sont tout pour toi ou alors rien du tout, ou alors…

__ C’est bon, tu peux t’arrêter là ! Je pense avoir compris ! Mais concrètement, qu’est ce que ça donne ?

__ Bonne question… Prenons un exemple. Dans ta tête d’éléphanteau trotte sans arrêt des pensées, et parmi toutes ces pensées, deux ou trois semblent se détacher du lot et te permettent de te distinguer de tes congénères. Ces deux ou trois pensées sont roudioubesques sans aucun doute possible, et ce, à tel point qu’elles semblent vouloir sortir de toi pour créer une entité autonome…

__ Est-ce que ça fait mal ?

__ C’est une image ! Comme c’est un processus mental difficile à décrire, je recours à des images pour que tu comprennes mieux.

__ C’est raté ! Je tiens à te le dire ! Enfin, d’après ce que j’ai pu comprendre, tout ce qui me passionne au point de ne faire qu’un avec moi et qui enfle dans des proportions démesurées dans ma petite tête appelle le papier. Est-ce que je me trompe ?

__ Non, c’est exactement ça !

__ Alors, je peux imaginer n’importe quoi… Comme… Comme… Une peluche très intelligente qui vient d’un autre monde pour empêcher que son peuple ne disparaisse à cause du désenchantement des Humains, qui n’est en fait que le résultat d’un sortilège d’un détraqué désespéré issu du même monde qu’elle, le tout parsemé de références philosophiques ?

__ Excuse moi Roudioubou, mais ce que tu viens de raconter n’est pas de la littérature, mais la réalité, ta réalité…

__ Mais qu’est ce que je pourrais raconter d’autre ? Je ne peux puiser que dans ma vie…

__ Quel malheur ! Toi aussi tu tombes dans le piège de l’autofiction ! Tu es sans doute déjà atteint par le sortilège du Dr. Aride.

__ Tu veux rire ? Je ne sais pas écrire ! C’est tout !

__ M’en voilà rassurée ! Si d’autres pouvaient suivre ton exemple…

__ ??

__ Ne fais pas attention, je me parlais à moi seule ! Enfin bref, si tu veux apprendre à écrire, essaie déjà de trouver des liens entre les différentes choses qui t’intéressent, et à partir de là, les mots pour le dire viendront sans prévenir.

__ Tu sais, je ne suis qu’un éléphant ! Il ne faut pas trop m’en demander. Par contre, toi, quand tu parles de littérature, tu me rappelles le Magicien Tutélaire Sablotin. Tu n’écrirais pas des livres par hasard ?

__ J’essaie… Je griffonne… Je me fais mes petites histoires dans ma tête…

__ Est-ce que tu voudrais écrire mes aventures ? Est-ce que tu pourrais écrire la geste de Roudioubou ?

__ Euh… C’est un défi… »

 

Durant cette passionnante conversation qui n’aura pas manqué de vous intéresser, notre petit éléphant sentit des choses se modifier en lui, des sensations indescriptibles et très ténues mais aux répercussions considérables sur sa sensibilité de très intellectuel pachyderme : ses récepteurs de sentiments humains venaient d’être activés. Roudioubou commençait son apprentissage.

Il faut croire qu’il avait la rage d’apprendre, puisque le lendemain matin, il avait déserté la chambre de Virginie en lui laissant un petit message lui rappelant son devoir d’écrivain officiel de la saga éléphantine et ses résolutions vis-à-vis du Dr. Aride.

La revue où son ennemi s’était matérialisé pour la première fois était posée négligemment sur le sol.

Les Aventures Déconstruites d'un Pachyderme Postmoderne - Chapitre 5 - Bestioles bibliophages -
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