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Publié par Lionel Cosson

Au début de ce sixième chapitre des aventures du divin Roudioubou, aventures toujours formidables, fabuleuses et philosophiques en diable, notre éléphanteau sur qui repose le destin d’un peuple, arpentait les rues d’une affreuse mais fascinante métropole à la recherche de l’ignoble Dr. Aride.

La patience diminuant et la fatigue grandissant, le petit pachyderme regrettait de plus en plus que dans sa féline sagesse, Sablotin n’ait pas pensé à inventer un champignon donnant à son consommateur le sens de l’orientation. En effet, la forfaiture du  fieffé félin mettait le dispositif romanesque dans lequel se trouvait notre héros dans une position extrêmement délicate (si tant est qu’un dispositif romanesque puisse se retrouver dans une position quelconque), parce que d’une part, Roudioubou dans son égarement obligeait le narrateur à ajouter des lignes au contenu sémantique discutable et à la profondeur réflexive très faible (contrairement au reste de l’œuvre), et parce que d’autre part, elle pouvait priver le lecteur de la fin d’un texte qui aurait été enfin susceptible de redonner à notre pays la grandeur littéraire qui fut la sienne. Où était le Dr. Aride ? Telle était la question.

Heureusement pour notre innocent petit éléphant, la richesse et le pouvoir savaient se faire visibles en tout temps et en tout lieu, y compris dans notre beau pays et dans sa splendide architecture. Pour être plus clair, l’imposant immeuble des industries culturelles Aride avait rencontré le regard volontaire de l’admirable et admiré Roubioubou, lui permettant de se diriger vers la suite de ses aventures et de sauver l’histoire et la face du narrateur par la même occasion.

Plus notre sympathique éléphanteau se rapprochait de l’édifice, plus il en distinguait les somptueux détails qui le distinguaient des autres bâtiments : murs, portes, fenêtres et vigiles constituaient un ensemble harmonieux, une symphonie des sens à nulle autre pareille qui faisait vibrer sa fibre esthétique à l’unisson du rythme de la grande ville : son petit cœur battait de plus en plus vite. Pour dire les choses de façon plus neutre, Roudioubou se dirigeait vers un gigantesque champignon de béton gardé par des vigiles aussi sympathiques et chaleureux que cette noble et belle matière. Aidé par une ellipse temporelle des plus efficace, l’héroïque petit pachyderme se trouva bientôt nez à nez avec les illustres représentants du service d’ordre du Dr. Aride… Pardon ! Des industries culturelles R. Aride, vous aurez rectifié de vous-même.

Contrairement à Virginie, ces derniers n’avaient pas du tout l’air surpris par la peluchesque apparence de Roudioubou, et il semblait même que notre petit héros éburnéen était attendu de pied ferme en ces lieux. Du reste, chacun exposa sa conception de la politesse, Humains et sylvain, éléphant et vigiles, chacun espérant faire bonne impression. Finalement, les gardes furent les meilleurs à ce petit jeu, leur étreinte chaleureuse et immobilisante allant droit au cœur de notre petit Roudioubou. Il ne put donc refuser d’être escorté par ces sémillants vigiles qui poussèrent la correction des manières jusqu’à endormir notre petit pachyderme pour lui épargner la fatigue d’un trajet jusqu’au bureau du Dr. Aride.

 

Le réveil fut rude pour Roudioubou, qui, encore une fois subissait les affres du passage entre l’inconscience et la conscience, et pestait contre le narrateur qui le replongeait dans une situation identique à celle du début du troisième chapitre. Mais contrairement à ce qu’on aurait pu croire, celui-ci eut la délicate attention de changer quelques éléments du décor au point que celui-ci puisse former un ensemble parfaitement distinct de son prédécesseur et, comble du luxe, il y ajouta une description toute pleine finesse et de sensibilité retenue.

L’éléphanteau se trouvait dans une pièce de forme ovale, percée de losanges vitrés, en face d’une table triangulaire, le tout éclairé par des sphères lumineuses munies d’enceintes qui laissaient échapper une « dé-licate » musique. Au centre de la pièce, décontracté, rictus portatif, le rusé Aride regardait Roudioubou qui lui, était ligoté. Face à face terrible.

Ce fut le ricanant docteur qui prit le premier la parole :

« C’est donc toi que le Peuple de la Forêt a envoyé pour m’arrêter ? Ridicule ! Quel sénile et peu « sub-til » Sablotin ! Laisse moi te le dire : tu ne peux rien « contre moi » ! Reconnaît ta « dé-faite » et ton « im-puissance » ainsi que celle de « ton » peuple !

__ Je n’ai à reconnaître aucune défaite « A-ride », et « mon » peuple est « ton » peuple ! Tu peux « re-chigner » et « re-gimber », « re-nier » tes origines est une «  ab-surdité » !

__ Je constate que ce vieux fou de félidé fielleux a envoyé un éléphant suffisamment intelligent pour me singer ! J’avoue être impressionné ! Je ne pensais pas rencontrer quelqu’un capable de maîtriser le déconstructo-pouvoir du langage avec autant de facilité ! Malheureusement, ça ne sera pas suffisant pour me vaincre ! Tu es condamné à rester un spectateur, Roudioubou !

__ Je vois que tu connais mon nom ! Comment le sais tu ?

__ Etre le détenteur de l’Epourkuaparien, livre source de toute destruction, n’a pas que des inconvénients, c’est même tout le contraire ! L’omniscience est l’un des nombreux avantages que me confère la maîtrise de la magie de ce livre interdit ! Me voilà l’égal d’un narrateur ! Je peux tout sur tout ! C’est moi qui écris l’histoire et c’est moi qui viens te dire que tu n’es plus le personnage principal !

__ Le personnage principal ne meurt pas comme cela ! On a vu des auteurs pris au piège de la renommée de leurs personnages, et même oubliés au profit de ces derniers ! Pourquoi manier un outil qui te dépasse ? Pourquoi sacrifier ton individualité pour un pouvoir destructeur ? »

Même si le lecteur ne pourra pas toujours comprendre les subtilités métaphysiques sous-jacentes dans le discours des deux protagonistes, il aura quand même remarqué que notre éléphanteau philosophe ne se laisse pas impressionner par les souffreteux sophismes du ricanant Aride. Logiquement… Enfin… Euh… Reconnaissant que le signifiant employé par Roudioubou était en parfaite adéquation avec le signifié du même Roudioubou, le Dr. Aride décida de laisser de côté sa folie déconstructionniste, et par la même accepta l’arbitraire du signe par pure convention pour ne pas être pris au dépourvu. Bref, ulcéré par l’outrecuidance des répliques de Roudioubou, Aride se fâcha :

__ « De quel droit… ? Comment oses-tu ? N’ai-je pas recherché le Pourkuanyatilparien comme ce scélérat de Sablotin ? N’ai-je pas espéré trouver le sens du Peuple de la Forêt et des Humains ?

__ ?? »

Puis la colère fit place à l’introspection :

__ «  Hélas, l’énigme était trop vaste ! Le mystère était trop grand ! Heureusement pour moi, un jour où j’étais au comble du désespoir, je découvris par hasard le contraire absolu et surpuissant de mes aspirations : l’Epourkuaparien. Un pouvoir immense était à ma portée, un pouvoir qui ne me demandait que le sacrifice de ma ridicule individualité, qui de toute façon ne m’était plus d’aucune utilité, privée qu’elle était de ses aspirations essentielles.

Depuis, j’ai appris combien mes anciennes ambitions étaient elles aussi ridicules et vaines. Et Sablotin n’est que l’incarnation grotesque de celles-ci, un magicien de bas étage qui ferait mieux de fabriquer un champignon capable de lui faire oublier ses errances intellectuelles et ses conceptions erronées de l’univers !

__ Et qu’as-tu découvert de si décisif pour vouloir la perte du Peuple de la Forêt ?

__ Que tout peut être détruit, mon cher ! Que tout peut être remis en question selon mon bon vouloir ! Pourquoi mon existence devrait elle dépendre de ces Humains, alors que je peux très facilement les manipuler ? Pourquoi vouloir une création incomplète, qui ne veut pas révéler ses secrets, alors que la destruction est totale et limpide, et obéit à ma volonté ?

__Et c’est tout ? Pourquoi n’as-tu pas continué à rechercher le Pourkuanyatilparien ? Pourquoi n’as-tu pas suivi la même voie que Sablotin ? Il n’a toujours pas abouti dans ses recherches, mais il a fait de grands progrès dans le domaine de la mycologie et a su en faire profiter tout le Peuple de la Forêt. Grâce à lui, nous connaissons mieux les liens qui nous unissent au monde des Humains…

__ C’est trop fatigant !! Pourquoi chercher le pourquoi du comment universel quand on peut tout détruire à sa guise...

__ Mais tu ne crées absolument rien !

__ Mais bien sûr que si, mon cher Roudioubou, je crée de la destruction ! J’en suis le grand planificateur et mon sortilège de postmodernité  en est l’instrument. Je déconstruis la réalité des humains par tout les moyens possibles et imaginables et je leur en crée une nouvelle et toute personnelle qui correspond parfaitement à mes buts et à mes intérêts. Tu ne sais pas à quel point c’est facile de déconstruire une individualité, de la façonner selon son bon vouloir ! J’effectue la fission du mot et de l’image pour en libérer tout le potentiel destructif…

__ Pourquoi faire ça ?

__ Pour mon plaisir personnel, pour la sensation de pouvoir, et pour quantité d’autres choses… N’as-tu jamais réfléchi au potentiel destructif de la télévision ?

__ ??

__ Quel merveilleuse façon d’annihiler une personnalité ! Chaque image donné par la télévision est une attaque contre le souvenir : rien de personnel, rien de réel, seulement des milliers de mémoires identiques et formatées, et autant d’habitants du Peuple de la Forêt en danger ! Le souvenir, c’est la somme de nos actions et de nos pensées les plus essentielles, ce qui nous distingue les uns des autres même si l’on a vécu la même chose qu’eux, la preuve de notre individualité, le germe de vie du Peuple de la Forêt… Et la télévision peut faire rater tout ça, modeler la personnalité de l’individu sans qu’il ait pu choisir et créer les images qui pourraient le construire en tant qu’être humain. Cet imbécile délègue ça à d’autres, c'est-à-dire à moi, et mon entreprise de destruction prend forme…

__ C’est toi le monstre qui a créé cet appareil diabolique ?

__ Disons que j’ai plus ou moins participé à sa conception. Alors, qu’en dis tu Roudioubou ?

__ Moi, j’en dis que tu es l’artisan de ta propre destruction !

__ Hein ? Comment ça ?

__ En mettant la main sur l’Epourkuaparien, et en maîtrisant les pouvoirs qu’il recélait, tu as abdiqué ton individualité. Tu as détruis l’individualité des Humains progressivement, mais ce livre maudit a détruit la tienne quasi instantanément. Tu es condamné à être dépossédé de tes souvenirs. Pourquoi ? Parce que tu es trop paresseux !

__ Mais en échange de quoi ? En échange d’un pouvoir illimité, de l’immortalité…

__ Je te rappelle qu’en tant que membre du Peuple de la Forêt, tu es soumis aux mêmes lois que tous les autres. Tu disparaîtras en même tant qu’eux !

__ Sottises et billevesées ! Je dépends désormais de l’énergie négative générée par mon sortilège de postmodernité, et cela grâce aux fantastiques pouvoirs de l’Epourkuaparien !

__ Mais alors qui auras-tu comme compagnon de jeu ?

__... »

 

Décidément, Roudioubou avait réponse à tout, et il rivalisait ici avec l’art rhétorique d’un Socrate, vieille légende du Peuple de la Forêt.

Décidément, le Dr. Aride détestait Roudioubou, et il était bien décidé à se débarrasser de notre éléphanteau favori quel qu’en soit le prix.

__ « Peu importe, tes espoirs s’arrêtent ici, car nul ne saurait résister à mes déconstructo-pouvoirs ! »

Joignant l’acte à la parole, le terrifiant docteur leva ses mains et se mit à psalmodier des paroles incohérentes. Tout d’abord, Roudioubou n’y prêta guère d’attention, trouvant même son ennemi un peu ridicule, puis il sentit une chape de plomb s’abattre sur ses pensées, et peu à peu , il sombra dans l’inconscience.

La scène était terrible : notre petit pachyderme gisait sur le sol au pied du méphistophélique Aride dans une atmosphère de Jugement Dernier avec pour seule trompette la logorrhée du déconstructo-pouvoir :

__ « re-tourne » au « né-ant », né en nulle part, nul par ton existence, c'est-à-dire ton « ex-istence » telle une métaphysique avortée, une « méta-physique », met ta physique au rencard, au rang, car tu vas cesser d’ « ex-ister ». Prie pour ton « sa-lut », lu par ton salut qui salut qui me « re-connaît ». Mais je divague…

Ah… Suis-je bête ? »

Le courageux petit éléphant venait de succomber aux terribles et surpuissants déconstructo-pouvoirs du Dr. Aride.

Roudioubou gambadera t-il au prochain chapitre ?

Le narrateur cessera t-il de remplir son office par pure paresse ?

Toutes ces choses essentielles et passionnantes, vous les saurez en lisant une nouvelle page.     

Les Aventures Déconstruites d'un Pachyderme Postmoderne - Chapitre 6 - Doudous déconstruits -
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