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Publié par Lionel Cosson

Au début de ce deuxième chapitre, le lecteur est assailli par de nombreuses interrogations : Quelle est la nature du fléau qui s’est abattu sur le peuple de la forêt ? Quel rapport avec le monde des Humains ? Pourquoi Roudioubou est-il le seul être capable de venir à bout de cet épineux problème ? Quelle est l’origine de la virtuosité des taupes ? Quelle est la composition du champignon ingéré par Roudioubou ? Tant de pistes ouvertes par le narrateur de cette obscure mais néanmoins passionnante histoire…

Tant de choses à expliquer, c’est une entreprise qui dépasse les capacités humaines. C’est pourquoi le créateur de ce récit, qui a l’imagination bien pauvre, préfère déléguer cette responsabilité au félin malin qu’est Sablotin, mythologue tout autant que mycologue et seul capable de présenter clairement les enjeux philosophiques et religieux que représente la lutte de Roudioubou contre le fléau qui menace le Peuple de la Forêt.

« Il faut absolument avoir en tête que le monde dans lequel vit le Peuple de la Forêt et inextricablement lié à celui dans lequel vivent les Humains. Ils sont dans une relation d’interdépendance pour être plus précis. Certaines légendes de notre peuple racontent même que nous leur devons notre naissance : nous sommes probablement issus du jeu désintéressé de leur imagination, une incarnation de la surabondance de leur pensée. Il est dit dans ces mêmes légendes qu’il est nécessaire que les Humains aient une surabondance de pensée. Il en va de notre existence même. Ce qui me laisse à penser qu’au moment où je vous parle, beaucoup sont déjà privés de ce petit excédent d’imagination si nécessaire à notre survie, et c’est pourquoi cette catastrophe s’abat sur notre peuple. »

Le sage Sablotin marqua une pause, réajusta son baroque bonnet et poursuivit ses explications :

« Pourtant, rien ne laissait présager qu’une telle calamité puisse s’abattre sur nous. Le poison s’est instillé si lentement dans notre monde, si progressivement répandu parmi nos concitoyens que le Grand Conseil des Divins Sylvains et moi-même réagîmes bien trop tard : le mal était déjà bien trop profond pour être extirpé par la magie. 

__ Comment le mal s’est il manifesté ? demanda le narrateur qui n’en menait pas large devant l’aisance oratoire du docte félin.

__ La folie !! Fulmina le farfelu à fourrure qu’était Sablotin. Le mal est apparu sous la forme d’une folie inexplicable et inextinguible.

__ Vous voulez dire que les habitants du Peuple de la Forêt n’avaient plus conscience de leurs actes une fois frappés par le mal ? demanda ironiquement le narrateur (qui ne l’était plus beaucoup à ce moment là), persuadé que les sylvestres habitants de ce monde possédaient l’esprit le plus férocement foutraque qu’il ait jamais vu, ce qui l’amenait logiquement à penser que le mal obscur qui les frappait ne pouvait pas leur en faire beaucoup.

__ Si ce n’était que ça !! La folie grandit. La folie faiblit. Et voilà le Peuple de la Forêt pris d’une épatante apathie !! Voilà la vérité ! Au début, rien ne laissait présager que le mal puisse prendre une telle ampleur, car seuls quelques individus étaient frappés par cette malédiction. Mais bientôt, une grande partie de la population fut atteinte. Je repense à ce pauvre Pinsongeur, éminent membre du Conseil des Divins Sylvains : la loufoquerie incarnée. Frappé par cette horrible maladie, il n’est plus aujourd’hui qu’une masse molle, inerte et vide, dépourvue de toute fantaisie.

__ D’autres indices n’auraient-ils pas pu vous mettre la puce à l’oreille ?

__ En y repensant, beaucoup de choses auraient du retenir notre attention. A commencer par les observations faites par le Service Météorologique des Clownesques Batraciens.

__ Qu’est ce que le Service Météorologique des Clownesques Batraciens ?

__ Narrateur ignare ! C’est tout simplement un centre d’observation et d’enregistrement des phénomènes météorologiques résultants de l’interpénétration du monde des Humains avec le monde du peuple de la Forêt.

__ Ah ! Je comprends mieux ! Et quelles observations furent faites par ce fameux Service Météorologique ?

__ Trois fois rien : la formation d’un minuscule mais particulièrement vorace vortex dans notre ciel, des dérèglements climatiques encore jamais vus, des tornades étranges qui ne s’en prenaient qu’aux représentants végétaux du Peuple de la Forêt, des pluies particulièrement violentes…

__ Et vous ne vous étiez rendu compte de rien malgré tous ces phénomènes ?

__ Que voulez vous… Le Service Météorologique des Clownesques Batraciens cultive le secret, et, dans ce cas précis, ils n’avaient pas estimé que nous informer de ces choses relevait de la première nécessité.

__ Et vous ?

__ Moi ?

__ Oui ! Vous !

__ Moi, j’assurais simplement mon rôle de Magicien Tutélaire du Peuple de la Forêt. Je consacrais mon temps à débattre de la politique la plus adaptée à notre xylophile nation avec le Grand Conseil des Divins Sylvains et à rechercher un livre très ancien d’une valeur et d’une utilité inestimables. En résumé, j’étais très occupé.

__ Un livre très ancien, dites-vous ?

Oui ! Mais là n’est pas le propos ! Je vous parlais des funestes évènements qui concernent le Peuple de la Forêt.

__ Veuillez excusez mon impolitesse ! Reprenez le cours de votre récit, je vous en prie !

__ Bien. Je disais que j’étais fort occupé lorsque ces choses sont arrivées et que de ce fait je n’avais pu en prévoir les dramatiques développements. Malgré tout, j’avais pu observer un habitant frappé de ce curieux mal qui s’était répandu parmi notre sauvage peuple juste après les divers incidents que je viens de vous narrer (ce qui me fait penser que vous êtes légèrement oublieux de votre grande et noble fonction). La chose qui m’avait paru la plus frappante était cette soudaine glossolalie qui possédait ces pauvres malades.

__ Glossolalie ? Ayez un peu de considération pour notre lectorat ! Sachez vous rendre compréhensible pour le plus grand nombre, cher Sablotin !

__ M’accuseriez vous de cuistrerie, cher narrateur ?

__ Moi ? Mais jamais je ne me permettrais ! Je voulais seulement que vous conserviez un registre de langue plus courant afin que cette œuvre inoubliable conserve ses différents niveaux de lecture.

__ Bon… En un mot comme en cent, même si j’en emploie plus qu’un, ils disaient n’importe quoi ! Ils disaient des mots qui n’existaient pas ! Du moins, je ne le pense pas, étant donné que je ne les ai jamais vu répertoriés dans le Grand Dictionnaire du Peuple de la Forêt.

__ Et quels étaient ces mots étranges ?

__  Postmodernité, exorbitant, différance… Et une quantité d’autres mots dont je ne me souviens plus. Mais je peux vous affirmez que ces trois mots, je m’en souviens parfaitement.

__ Ce sont des mots bien singuliers !

__ Je ne vous le fais pas dire ! Mais le pire dans toutes ces excentricités lexicales, c’est qu’elles font perdre à notre peuple sa fantaisie primesautière, sa loufoquerie innée et son masque fantasque qu’aucun rythme ternaire ni aucune allitération ne saurait lui redonner.

__ Je ne vous le fais pas dire ! Et ce livre très ancien que vous recherchez ?

__ Je crois que cela ne vous concerne en rien !

__Très bien… Je n’insisterai pas. »

 

Au mépris de sa propre fonction, le narrateur avait soulevé un coin du voile de mystère qui entourait le Peuple de la Forêt. Cependant, il ne savait toujours pas pourquoi on avait décidé d’envoyer Roudioubou dans le monde des Humains. Pourquoi Roudioubou et pas un autre ? Quel fantastique pouvoir possédait Roudioubou pour avoir été choisi comme champion du Peuple de la Forêt ? Une énigme en appelait une autre. Derrière une réponse une nouvelle question. Le mystère était roudioubesque en diable. Le narrateur et le lecteur devraient se contenter de ces maigres informations. Sablotin le Magicien Tutélaire demeurait inflexible comme le prouvèrent ses paroles :

« Je n’en sais rien et de toute façon je ne vous dirai rien »

Le félin sibyllin n’était pas à une contradiction près, et le narrateur ne pouvait s’empêcher de penser que ce dernier lui cachait des choses importantes voire déterminantes pour la suite de l’histoire.

Mais revenons à nos éléphanteaux.

Les Aventures Déconstruites d'un Pachyderme Postmoderne - Chapitre 2 - Félidés farfelus -
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