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Publié par Lionel Cosson

Perché au sommet d’une tour à l’aspect singulier, un corbeau, perdu dans des pensées sûrement aussi sombres que son plumage, regardait, immobile, le triste spectacle de la ville.Sans prévenir, mais sans surprise, ses ailes émirent un claquement sec et il quitta le sol, tendant, comme tout oiseau un peu ambitieux, son être vers l’infini du ciel.

Son vol était lent, gracieux et mesuré.

Les habitations s’éloignaient, s’éloignaient, s’éloignaient…

Le ciel se rapprochait, se rapprochait, se rapprochait…

BOUM !!!

La tête de l’insouciant corvidé heurta avec un bruit sourd une voûte de pierre.

Surpris, il croassa et alla voir ailleurs si, éventuellement, des cieux moins impénétrables lui seraient plus favorables.

Mais où se trouvait-on ?

Dans une caverne ?

Non.

Dans la capitale de l’absurde ?

Pas davantage.

Dans quelque contrée infernale ?

C’était être à côté de la vérité.

On se trouvait simplement dans la déprimante et déliquescente ville de Cacoxène.

Cacoxène ?

Cacoxène.

Devait-on craindre cette ville ?

Bien sûr.

Devait-on également craindre ses habitants ?

C’était le commencement de la sagesse.

Pouvait-on s’en échapper ?

Non.

C’était une ville sans ciel, sans sortie et sans espoir.

C’était une ville sans sens, sans souvenirs et sans sentiments.

C’était aussi une ville décadente, démoniaque et dénuée de morale.

Est-ce que les corbeaux se cognaient souvent la tête aux cieux de Cacoxène ?

Tous les jours.

Est-ce que les habitants se plaignaient de cet état de fait ?

Jamais.

Pourquoi ?

Impossible de répondre.

On pouvait seulement constater que tous les évènements qui auraient dû normalement soulever les interrogations les plus profondes et les plus vitales chez le commun des mortels n’émouvaient nullement ceux qui avaient élu domicile dans l’étrange cité.

Pour un cacoxénien, ce qui venait de se passer était d’une banalité affligeante et ne méritait même pas que l’on en fasse cas.

Que le firmament ressemble à de la fine dentelle de pierre, quoi de plus normal ?

Que les oiseaux, engeance maudite, méprisable et guidée par un instinct défaillant, se heurtent violemment aux limites imposées par un dieu non moins maudit et méprisable, quoi de plus anodin ?

Que la chose se reproduise froidement, sottement et mécaniquement des milliers de fois par jour, quoi de plus insignifiant ?

Voilà le genre d’habitants qu’étaient les cacoxéniens.

Heureusement pour lui, le corbeau n’avait cure de tout cela et avait repris son vol lent, gracieux et mesuré avec pour modeste objectif de trouver un nouvel endroit où se poser.

Il savait que la tâche n’allait pas être facile.

Pour l’instant, il se contentait de survoler la ville haute, c’est-à-dire un énorme plateau rocheux sur lequel bourgeonnaient de riches et grosses demeures aux formes étranges et inquiétantes.

Sous ses ailes noires défilaient les principaux quartiers de la partie riche de la ville : Labidure Ripaire, quartier des affaires avec ses menaçantes chélicères de pierre qui ornaient chaque bâtiment ; Agabe Bipustulate et ses immense parcs et jardins où poussaient des arbres à l’écorce crasseuse et des fleurs aux couleurs de fin du monde ; Chorthippe Bigutule, lieu où les artistes les plus en vue venaient déverser les immondes produits de leur imagination dans des constructions non moins immondes ; Lamprohize Splendidule et ses villas au luxe aussi arrogant qu’écrasant ; Eurydème Dominule et ses immeubles-métamères où résidaient les seigneurs de Cacoxène ; etc. Sans oublier des endroits sans attraits comme Cimex Lectulaire, Leptopterne Dolobrate ou Anthaxie Nitidule qui avaient comme seul avantage de se trouver dans le voisinage du pouvoir et de l’argent. Ou encore des lieux comme Strangalie Mélanure, Phosphuge Atrate ou Thanasime Formicaire qui croissaient au bord de la Coprorhée, le pestilentiel fleuve qui traversait la ville de Cacoxène.

Comme on pouvait s’y attendre, le corbeau survola pendant de longues minutes les différentes parties de la ville haute sans réussir à trouver un endroit suffisamment accueillant pour se poser et se reposer.

Au bout d’un moment, il décida, malgré tout de tenter sa chance avec un énorme bâtiment blanc qui répondait au nom de Leucolithe et qui se trouvait être un habitat collectif pour gens très aisés et très atrabilaires.

Avec les plus extrêmes précautions, le corbeau se posa sur le rebord d’un des nombreux balcons qui criblaient comme d’horribles verrues la façade dudit bâtiment.

Mal lui en prit.

A peine avait-il cessé de battre des ailes qu’une grosse pierre le frôla et qu’une phrase désobligeante résonna dans l’air :

« Saleté de volatile ! Va-t-en de mon balcon ou je t’empale ! »

Ces termes choisis appartenaient au propriétaire du balcon et de tout ce qui allait avec, c’est-à-dire un vieillard aux cheveux blancs et à l’âme noire.

Peu désireux de voir l’homme mettre sa menace à exécution, l’oiseau s’envola promptement.

Après dix bonnes minutes de recherches, il décida de se poser sur le toit du Xyloglosse, centre administratif de Cacoxène situé dans le détestable quartier d’Eurydème Dominule.

On pouvait penser que les employés de ce lieu de perdition étaient bien trop pris par leurs tâches pour se soucier du sort d’un insignifiant corbeau en quête de repos.

C’était mal connaître les cacoxéniens.

A peine le corbeau se risqua-t-il à poser une serre sur le rebord du toit, qu’une grosse pierre lui chatouilla les plumes et qu’une phrase assassine le prit pour cible :

« Saleté de volatile ! va-t-en de ce toit ou je t’arrache les ailes ! »

Cette fois-ci, l’auteur des menaces était un homme au crâne luisant et au regard glaçant.

Peu pressé de voir cette prophétie se réaliser, le corvidé décolla à nouveau et reprit sa place dans le ciel de pierre.

Il tourna à nouveau de longues minutes dans l’écrasant ciel avant de se décider à atterrir sur le toit de la Hiérothèque, gigantesque temple construit en l’honneur d’un dieu sans nom en plein milieu de la ville haute.

Si ce dieu n’avait pas de nom, il avait, malgré tout, de dévoués serviteurs dont il ne fallait pas attirer l’attention.

Donc, en ayant soin de ne faire aucun bruit, il survola l’interminable file de prêtres aux habits noirs et jaunes qui sortaient de l’édifice dans un silence de mort et alla se cacher dans l’espace vide qu’une pierre, arraché sans doute par une tempête, avait laissée.

Durant l’espace d’une minute, l’innocent oiseau se crut hors de danger.

C’était sous-estimer les prêtres cacoxéniens.

A peine voulut-il sortir la pointe du bec qu’une grosse pierre vint violemment le déloger de son abri.

« Saleté de volatile ! Va-t-en ou je te sacrifie ! » entendit-il.

Cette fois-ci, ces propos amènes appartenaient à un jeune prêtre au teint livide et à l’œil torve.

Ne voulant pas devenir une viande consacrée entre les mains de ce déplaisant personnage, le corvidé sortit aussi vite qu’il put de sa cachette et regagna, à regret, un ciel qu’il avait déjà trop vu.

Lui serait-il un jour possible de se poser parmi les habitants de la ville haute sans risquer de se faire lapider ?

Non.

Y avait-il une chance pour qu’un jour ces même habitants s’amendent et cessent de se comporter de cette façon ?

Pas la moindre.

Existait-il encore un endroit dans cette maudite ville où les êtres ailés ne soient pas indésirables ?

Peut-être.

Cependant, et à son grand regret, le corbeau ne l’avait pas encore trouvé.

Il était si désespéré que pendant un furtif instant il pensa à se diriger vers les Hélodées, immenses marais putrides entourant et étouffant la ville de Cacoxène.

Il chassa cependant très vite cette idée de son crâne de volatile, sachant pertinemment que tout ce qu’il trouverait là-bas serait un mur pour l’arrêter et des mâchoires pour le dévorer.

En maudissant les cieux fossilisés qui l’avaient vu naître, il se résolut à voler en direction du pire endroit qui pouvait exister à Cacoxène: la ville basse.

Il redoubla de malédictions quand il survola l’endroit désert qui servait à séparer les riches et les pauvres de la désespérante cité, c’est-à-dire une espèce de grand parc au centre duquel s’élevait un gigantesque squelette de métal rongé par la rouille.

En plus d’être affreusement laide, cette sculpture avait le regrettable défaut d’être sacrée.

Que représentait-elle ?

Personne ne l’avait jamais su.

Qui l’avait installée ici ?

Personne n’avait jamais voulu le savoir.

Enfin, quelle imagination malade avait pu concevoir pareil crime esthétique ?

Personne ne s’en souvenait plus.

En tant que cacoxénien, tout ce dont il fallait se rappeler, c’était d’effectuer une prière chaque fois que l’on passait devant, et ce, que l’on soit riche ou pauvre, esclave ou escroc, habitant de la ville haute ou habitant de la ville basse.

Ni plus.

Ni moins.

Est-ce qu’un autochtone plus téméraire ou inconscient que les autres s’était déjà risqué à passer devant le squelette de métal comme si de rien n’était ?

C’était fort possible.

Mais il n’était plus là pour s’en vanter.

Etranger à tous ces mystères, le corbeau survola les pestilentielles chutes de la Coprorhée et rasa les escaliers qui servaient à relier les deux parties de la ville.

Il se trouvait maintenant au-dessus des toits multicolores et menaçants des demeures de la partie inférieure de Cacoxène.

Allait-il pouvoir atterrir sur l’un d’eux ?

Rien n’était moins sûr ni plus dangereux.

Sans trop y croire, l’anthracite volatile se posa sur le balcon d’un bâtiment à la couleur charbonneuse qui s’appelait Mélalithe et se tint aux aguets.

Bien lui en prit.

En effet, au moment ou l’une de ses serres frôla la pierre du susnommé bâtiment, un couteau, lancé depuis on ne sait où vint lui raser le bec.

« Je vais te tuer, espèce d’étron volant ! » hurla une voix qui avait une provenance aussi mystérieuse que l’arme qui l’avait précédée.

Scandalisé autant qu’un oiseau peut l’être par ce langage ordurier, le corbeau regagna à tire-d’aile son ciel obstrué.

Comme on pouvait s’en rendre compte, l’agressivité des cacoxéniens à son égard avait redoublée.

Pourquoi ?

Tout simplement parce que les habitants de la ville basse étaient deux fois plus méchants, fourbes et pervers que ceux de la ville haute.

En conséquence de quoi, il fallait redoubler de prudence.

Ce fut donc ce que fit le malheureux corvidé.

Bien décidé à trouver un endroit qui voudrait enfin de lui, il se mit à survoler consciencieusement les différents quartiers qui composaient la partie inférieure et infernale de Cacoxène.

Ce fut ainsi qu’il vit passer sous lui les pires endroits qu’on puisse imaginer : la Panacée, quartier des plaisirs plus que déplaisant, rempli de stupre, de lucre et de désespoir ; le Phonodrome, lieu bohème et bubonique où ne cessaient de s’affronter entre eux les innombrables musiciens de la ville, lions et martyrs d’une arène sans foi ni loi ; l’Hydropodie, endroit humide entièrement dédié aux plus extrêmes libations et aux plus terribles turpitudes ; le Saprophore, interminable pont aux formes scolopendriques et point de passage de première importance ; etc.

Il en fut également réduit à survoler des quartiers aussi peu recommandables que Nécrobie Rufipe, Acanthocine Edile ou bien encore Osmoderme Erémite, véritables cloaques de bois, de verre et de pierre.

Est-il besoin de préciser que pas une seule fois l’oiseau noir ne songea à s’y poser ?

Cela ne l’empêcha pas d’avoir à éviter moult objets coupants ou contondants que ne manquèrent pas de lui envoyer les sympathiques êtres qui y vivaient : haches, scies, clous, marteaux, chaises, lits, etc.

Bien sûr, ces regrettables actions étaient ponctués par des envolées lyriques telles que :

« Je vais te saigner, espèce de charogne !

_ Je vais te couper les ailes, excrément à plumes ! »

Ou bien encore :

« Les corbeaux, ça ne devrait pas avoir le droit d’exister ! »

Lassé, blasé et harassé par toute cette méchanceté gratuite, l’oiseau mal-aimé finit par se retrouver au-dessus d’un quartier presque en ruines qu’on appelait Exochome Quadripustule, quartier rempli d’usines désaffectées, de maisons abandonnées et de gens peu fréquentables.

Bref, un endroit qui ne différait en rien du reste de Cacoxène.

Pourtant, et contre toute attente, le corbeau décida de s’y poser.

Pourquoi ?

Parce qu’il y avait entendu de la musique.

Une mélodie élégante mais jouée d’une manière fort brutale l’avait en effet surpris en plein vol.

Mais d’où pouvait-elle bien provenir ?

Le corbeau ne voulant pas laisser cette question sans réponse, se mit à raser les toits des habitations pour en trouver la source.

Bientôt, il arriva au-dessus de ce qui semblait être une aciérie antédiluvienne dans un état de délabrement avancé : tôles, tours ou machines, tout ce qui la composait était tordu cassé ou poussiéreux.

Cela ne l’empêcha pas de se poser avec autorité sur son toit.

Reçut-il un projectile ?

Se fit-il embrocher ?

Le traita-t-on des pires noms d’oiseau ?

Non, non et non.

On ne fit pas attention à lui et on continua à jouer la mélodie dont il était question quelques lignes plus haut.

On ?

Mais qui cela on ?

Le corbeau, curieux, passa la tête à travers l’un des nombreux trous du toit de tôle et put voir, une dizaine de mètres en contrebas, quatre instrumentistes enragés qui s’acharnait à matérialiser la musique la plus violente, la plus viscérale et la plus tellurique qu’on ait jamais entendue.

Qui étaient-ils ?

Que faisaient-ils là ?

Pourquoi ne l’avaient-ils pas encore attaqué ?

L’oiseau aurait pu tenter de trouver une réponse à toutes ces questions mais il préféra les laisser en suspens.

Trop heureux de pouvoir trouver enfin un peu de repos, il ferma les yeux et se laissa bercer par ce qui lui paraissait être la bande-son idéale de cette atmosphère de dimanche soir éternel.

Ciel de Suie - Chapitre 1 - Où il ne fait pas bon être un corbeau -
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