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Publié par Lionel Cosson

Sophie Freux de la Fuligineuse abîmait son beau regard perçant, et peut-être passe-murailles, à scruter l’opaque voûte céleste qui, à ce moment là, était éclaboussée par la lumière affreuse et artificielle de la lampyrotechnie.

 Malgré son œil aguerri, elle perdit rapidement le fil de ses recherches dans les entrelacs infinis du formidable plafond.

Lampyrotechnie ?

C’était un mot étrange qui recouvrait une réalité qui ne l’était pas moins.

La lampyrotechnie était l’exploitation habile mais honteuse de petits organismes phosphorescents qui hésitaient entre le champignon et le vers-luisant, et qui s’appelaient lampyrons.

Les lampyrons fournissaient malgré eux la lumière et l’énergie dont Cacoxène avait besoin pour fonctionner et déraisonner

Ils étaient partout : dans les rues, dans les maisons et même dans le ciel.

Accrochés à l’immense voûte de pierre, ils tenaient lieu de soleil et donc de source de vie.

Etait-il besoin de préciser que, compte tenu de l’ingratitude de ses habitants, Cacoxène ne possédait de culte lampyrotechnique ?

Etait-il également besoin de préciser la lampyrotechnie agaçait profondément Sophie Freux de la Fuligineuse, bien qu’elle sache parfaitement que c’était là la seule source d’énergie disponible dans cette maudite cité.

Ainsi, du ciel pierreux, et hors de portée, jusqu’aux instruments qui échouaient dans les mains des musiciens, tout ne devait fonctionner que grâce à cette électricité, à cette vers-luisance, spontanée et spéciale.

 Du reste, on devait à cette fameuse et fumeuse lampyrotechnie la texture si particulière du son cacoxénien, d’une telle épaisseur qu’il pouvait passer, à juste titre, pour une véritable crème sonore.

 De fait, les débuts de la lampyrotechnie étaient indissociables de ceux d’une tradition musicale dans la maudite mais mélodique ville.

Et que la scène musicale de Cacoxène fut un volcan en perpétuelle ébullition, cela ne laissait pas l’ombre d’un doute : un volcan terrible, torrentueux et thermophonique, qui détruisait absolument tout sur son passage, charriant marteaux, tympans et autres ustensiles auditifs dans sa coulée sonique à la saturation aussi grosse que grasse.

 Les cacoxéniens habitaient le bruit et la brutalité comme d’autres habitaient la Terre et autres endroits peu fréquentables et personne ne s’était jamais étonné de la furieuse faune qu’engloutissait et régurgitait le Phonodrome, chaque jour qu’un dieu inconnu faisait ou défaisait.

 C’était l’évidence même que d’affirmer que la nyctalope et nerveuse ville possédait une longue et riche tradition musicale, même si tout le monde l’avait déjà oubliée.

Les experts musicologues de Cacoxène, les cacophonistes tombaient tous d’accord pour désigner une figure centrale et tutélaire à cette succession ininterrompue de groupes marquants et remarquables : celle du grand Jean le Putrescent, perdant magnifique, mélodiste de génie et surtout inventeur du borborythme, chant à la violence aussi viscérale qu’insurpassable.

 Tous les spécialistes, gens qui savent toujours faire rêver, se faisaient fort de le porter aux nues fossilisées, bien qu’ils ne puissent jamais tomber d’accord sur ses dates de naissance et de mort, Cacoxène oblige (c’était déjà assez incroyable qu’il ait pu survivre à l’amnésie généralisée) et il n’était pas un instrumentiste, si modeste soit-il, qui ne dût payer sa dette à cet incomparable sculpteur de sonorités, à ce féroce forgeron phonique.

 Il était la principale influence d’une bonne partie des courants créés par les maniaques de la mélodie meurtrière : nécrophonie et thanatophonie, à la brutalité prétentieuse ; biophonie et érotophonie, à la suavité et au maniérisme insupportables.

 Tous lui devaient quelque chose, sauf Sophie Freux de la Fuligineuse.

Pour sa part, elle vomissait avec violence l’héritage de Jean le Putrescent, et si elle n’avait pas oublié la chose chaque matin, elle l’aurait bien fait savoir à tout le monde en détruisant à coup de guitare nil admirari son superbe buste qui trônait au milieu du Phonodrome.

 Cette attitude jusqu’au-boutiste avait plu aux membres de Demi-deuil, et c’est pourquoi ils avaient accueilli la fuligineuse demoiselle dans leur groupe avec le plus grand des empressements, trop contents de pouvoir ainsi se distinguer de la masse des autres groupes de Cacoxène.

 C’était grâce à Sophie Freux et grâce qu’ils avaient pu, peu à peu, acquérir une certaine notoriété dans le Phonodrome, cet endroit impitoyable, où la vie d’un musicien ne valait pas cher.

 Même si leurs chansons étaient oubliées, il en subsistait toujours l’arrière-goût, amer mais délicieux, chez tous les amateurs de convulsions sonores.

Demi-Deuil, c’était l’alliance des viscères et du cerveau au service de la musique.

 Bref, Pierre Corneille de la Crave, Charles Cros de la Ravenne, Charlotte Choucas des Tours et l’inimitable Sophie Freux de la Fuligineuse, étaient des sommités du monde sonore et souterrain de Cacoxène, dont les accords en coup de bélier faisaient vibrer la ville basse et trembler la ville haute.

 C’était là leur gloire et leur malheur.

 Et pendant que certaines personnes s’égaraient en inutiles digressions et que Sophie Freux de la Fuligineuse s’enfonçait dans de folles réflexions, le hasard jouait déjà contre tout le monde.

La jeune fille au costume aussi sombre que son regard ne trouvait rien.

 Elle baissa les yeux, se satisfaisant à contrecœur du spectacle des pavés sculptés, à défaut d’autre chose.

 « On peut savoir ce que tu regarde ? » demanda de façon tout à fait anodine la fantasque Charlotte Choucas des Tours.

_ Ce sale ciel !» répondit avec autant de dépit que de colère la sévère Sophie.

_ Arrête de te faire du mal Sophie ! Tu ne pourras jamais l’atteindre et encore moins le traverser ! » intervint sèchement Charles Cros de la Ravenne avec le sens du résumé qui le caractérisait.

_ Tu n’échapperas pas à ton destin, Sophie ! Tu ferais bien de te faire à cette idée ! » ajouta Pierre Corneille de la Crave, comme on ajoute de l’huile sur le feu.

_ Et moi je vous dis que dans cette ville existe quelque part, et ce sale dieu sait où, car il s’est bien gardé de nous le dire, un passage, une porte de sortie, une échappatoire, un je-ne-sais-pas-quoi qui mène vers un je-ne-sais-pas-où qui ne peut pas être pire qu’ici et qui mérite qu’on le découvre ! Et si vous pensez que ça n’en vaut pas la peine, je ne vous force pas à me suivre ! Et pendant que vous irez au diable, moi, j’irai voir ailleurs si le ciel est moins rocheux ! »

La chose était parfaitement claire : le carburant de Sophie Freux était la colère, seul remède qu’elle ait trouvé contre l’oubli programmé de sa vie.

Devant tant de fureur à peine contenue, ses amis décidèrent de faire dévier la conversation sur un sujet moins polémique.

 Ce fut donc une Charlotte Choucas des Tours, toujours enjouée et fort en verve, qui se chargea de la tâche avec une pointe de moquerie :

 « Eh bien, moi, je connais une échappatoire qui vaut bien la tienne, la Freux! 

_ Si tu le dis ! Je ne demande qu’à te croire ! Et c’est quoi, cette échappatoire ?

_ Une échappatoire à boire !

_ … »

Sophie se rappela alors que c’était elle qui, la première, avait proposé d’aller s’oublier dans les liqueurs fortes de l’Hydropodie.

Néanmoins, la solution apportée par la jeune fille aux nattes n’avait pas de quoi rasséréner l’enragée guitariste : ou on lisait son avenir dans la pierre, ou on lisait son avenir dans un verre.

 On pouvait difficilement se contenter de cette alternative.

 Malgré tout, cette remarque, tout à fait indigne d’une bassiste, avait atteint son objectif et Sophie Freux quitta définitivement du regard ce ciel qui lui semblait trop pesant.et trop impénétrable.

 Du moins pour aujourd’hui.

C’était donc un groupe de bonne humeur et qui ne se doutait pas encore de ce qui l’attendait qui déambulait dans les rues toutes de gemmes et de guingois de la ville basse.

La nihiliste mais joyeuse petite troupe traversa d’un pas quasi somnambulique le dédale des rues, fendant la foule qu’elle détestait et qui le lui rendait bien.

 Ils longèrent les rues saturées de parfums et d’odeurs pénétrantes de

 

 Ils longèrent les rues saturées de parfums et d’odeurs pénétrantes de la Panacée, quartier des plaisirs tout à fait déplaisant, et ils passèrent parmi la cohue et le désordre de la Trophocée, place de marché où on pouvait trouver toutes sortes de denrées et effets peu recommandables.

Salé, sucré, brûlé…

Arc-en-ciel de pierre…

Echos, cris et cloches…

Dans cet infernal tourbillon d’odeurs, de couleurs et de bruits, dans ce maelström de membres aux mouvements mécaniques, dans ce grand théâtre plein de bruit et de fureur qu’était la décervelante cité de Cacoxène, les sens avaient tôt fait  d’être concassés.

Nos musiciens arrivèrent, on ne sait trop comment, devant une forêt touffue d’escaliers qui, tout en descendant, s’effilochaient pour aller se perdre dans le quartier le plus obscur et le plus souterrain qui puisse exister et ne pas exister : l’Hydropodie.                          .

 C’était un endroit plein d’animation, entièrement dédié à la boisson et à ses débordements, un endroit rempli d’eaux usées et de ponts métamérisés, sillonnées en permanence par de petites embarcations aux proues et aux passagers rappelant vaguement certains corvidés.

 L’Hydropodie s’étendait à l’infini, en laissant de chaque côté de la Coprorhée, des habitations bancales qui semblaient vouloir s’écrouler d’un instant à l’autre sous la pression d’une volonté maligne, un peu comme si on avait voulu élever l’architecture au rang d’un jeu de massacre.

 Quant à l’eau, sillonnée en permanence par les tumeurs lumineuses de la lampyrotechnie et charriant sans cesse les ivrognes qui n’avaient pas su ou voulu retrouver leur chemin, elle ne faisait rien pour arranger les choses.

 Mais il en fallait bien plus pour réveiller l’attention endormie de nos adeptes de l’oubli, et c’est en ignorant superbement tous les détails d’un paysage, objet de toutes les découvertes et de toutes les frayeurs pour des êtres plus fragiles et moins cacoxéniens, que les insensibles piétons vinrent s’asseoir à l’une des tables d’un des nombreux débits de boissons remplis jusqu’à la gueule de liqueurs fines et fortes.

Nos promeneurs de l’impossible n’eurent guère le temps de reprendre leur conversation ou de sortir de leur pseudo-hibernation, puisqu’à peine attablés, un jeune et fringant serveur sur ressorts, véritable vibrion de la consommation alcoolisée, vint leur demander ce qu’ils désiraient pour se désaltérer, le tout à grands renforts de roulements d’yeux et de frémissements de moustaches.

 A cette question, les musiciens tout aussi jeunes et fringants mais pris au dépourvu, jetèrent un regard presque désespéré en direction du comptoir, avec pour dessein de choisir les boissons propres à leur faire oublier rapidement ce qu’ils étaient venus faire dans cet endroit.

 Leurs globes oculaires ricochaient sur les bouteilles multicolores aux noms plus étranges qu’évocateurs : liqueur d’amnésine, liqueur d’hydropodie, phrénofrénésine et autres gâte-cerveaux de compétition.

 Sans succès.

 Ces liquides laissaient plus un goût d’habitude que d’oubli dans la bouche des éthylonautes blasés.

Ils se décidèrent durant un furtif moment pour un verre de larmes du diable, boisson bien connue pour donner à son consommateur des yeux du plus beau rouge, avent de brutalement se raviser.

 C’est devant l’hésitation prolongée de ces assoiffés sans foi ni foie que le serveur, plus habile que servile, eut soudainement l’idée de leur proposer quelque chose de neuf et d’original :

 « Permettez-moi, chers clients, de vous conseiller une boisson d’origine inconnue dont vous me direz des nouvelles !

_ D’origine inconnue ? Vous nous prenez donc pour des alambics ambulants, cher monsieur ? Croyez-vous que nous soyons prêts à faire dévaler absolument n’importe quoi sur la pente délicate de nos œsophages raffinés ? Un peu de sérieux ! ne put se retenir de dire Charles Cros de la Ravenne avec une ironie aussi offensive que sèche.

_ Excusez-moi, cher monsieur, mais vous vous méprenez sur mes intentions ! Je ne pensais pas du tout vous faire déguster un ignoble tord-boyaux, mais un éthylanthème des plus rares ! » rétorqua sans se décontenancer le garçon du café-caverne.

Un éthylanthème était un alcool de luxe d’’ordinaire réservé aux habitants de la ville haute.

« Un éthylanthème ? Voilà qui est intéressant ! fit Pierre Corneille de la Crave avec un sourire forcé.

_ Je ne vous le fais pas dire ! Et je vais vous en déboucher une bouteille de ce pas ! » Sitôt dit, sitôt fait, et l’on vit bientôt le plus enchanté des échansons revenir avec un spécimen plein d’un beau liquide doré.

 Disposant quatre petits verres finement ornés sur la table autour de laquelle étaient rassemblés nos dégustateurs mélomanes, il servit à chacun et avec parcimonie un peu du curieux alcool, en ayant soin de commencer par Sophie Freux de la Fuligineuse et Charlotte Choucas des Tours, galanterie oblige.

 « Et on peut savoir quel est le nom de ce beau liquide ? demanda, intrigué, le cassant Cros.

_ Mesdemoiselles et messieurs, vous avez devant vos yeux avides et ébahis, de la liqueur de mirabelle !

_ De la liqueur de mirabelle ? Et peut-on en connaître la provenance exacte ? demanda Charlotte Choucas des Tours avec des supernovas dans les yeux.

_ Ah ça… Hé bien, je n’en sais absolument rien ! Tout ce que je peux vous dire, c’est que cette bouteille fait partie des nombreux objets qui m’ont été légués par mon grand-père, objets amassés lors de soi-disant voyages.

_ Voyages ? Il est donc possible de partir de Cacoxène ? s’exclama, intriguée, la songeuse Sophie Freux qui trouvait là une occasion de renouer avec sa maudite marotte.

_ Oh… Vous savez ! Mon grand-père était ce qu’on appelle un loufoque dans les grandes largeurs, et je ne pense pas qu’il faille prendre ces histoires trop au sérieux, même s’il était très doué pour me les raconter.

_ Mais si, au contraire ! Et pourquoi voyageait-il ce grand-père ? s’enflamma Pierre Corneille de la Crave.

_ Oh… Il n’aimait pas trop s’étendre sur son passé autrement que par des histoires dont on se demandait toujours quelle pouvait en être la part de réalité et de fiction. Rien n’était jamais sûr avec lui ! Les avait-il inventées ou les avait-il oubliées… ? Vous voyez ce que je veux dire… 

_ Je vois… Je vois… Et quel type de voyage pouvait bien effectuer ce grand-père ? continua de la Crave très en verve.

_ Eh bien, s’il y a un point commun entre mon grand-père et moi, c’est bien la maîtrise de l’élément liquide, même si je préfère me laisser entraîner par celui-ci de façon un peu différente…

_ Un marin ? Un explorateur de l’Hydropodie ? Je ne vois rien ici qui soit digne d’être raconté ! dit sur le ton de la moquerie le toujours chahuteur Charles Cros de la Ravenne.

_ C’est parce que vous n’avez jamais eu la chance d’entendre ne serait-ce que l’une de ses histoires ! Vous auriez dit autre chose si vous en aviez l’occasion d’ouïr ses voyages vers d’autres mondes dans un étrange bateau dirigé par un étrange capitaine et…

_ D’autres mondes ? Un étrange bateau ? Un étrange capitaine ? s’exclama l’ensemble des musiciens sans que l’on puisse faire coïncider propos et personnes.

_ Absolument ! Mais vous savez, mon grand-père était un menteur pathologique, alors je ne sais pas si ce qu’il m’a raconté et digne de foi ou non, et…

_ Dites-nous en plus ! insista Charlotte Choucas des Tours.

_ Oh… Contrairement à mon digne ancêtre, je ne suis pas un bon conteur, et… Vous feriez mieux d’oublier plus vite que de coutume ce que je viens de dire, puisque ce sont là des propos sans intérêt.

_ Et ce capitaine… ? interrogea Sophie Freux de la Fuligineuse.

_ Savourez plutôt cette liqueur de mirabelle au goût si subtil ! Un vrai roman !»

A ces paroles, les quatre apprentis-buveurs de nouveauté, et surtout la jeune fille de suie, surent qu’il était inutile d’insister pour que le volubile verseur de boisson aille plus loin.

 Il était temps de passer et de penser à autre chose.

 L’heure était à la dégustation.

 C’était donc de façon parfaitement synchrone que les verres tintèrent et que les bouches s’ouvrirent pour absorber un breuvage qui était à la source de beaucoup de mystères.

 Le mouvement fut bref.

 La satisfaction fut intense.

 Le liquide doré se révélait délicieux et par sa force fruitée et sucrée, il avait réveillé chez ses consommateurs quelque chose qui avait été trop longtemps enfoui.

Les jeunes gens remercièrent l’inspiré serveur de son initiative et le laissèrent aller remplir son office auprès d’autres âmes plus imbibées et plus désabusées.

 Leur laissant un sourire en échange de leurs espèces sonnantes et trébuchantes, il ne se fit pas prier et retourna à ses occupations.

 Ragaillardis par la divine liqueur, les Demi-deuil reprirent leur conversation interrompue par trop de descriptions et de dialogues.

 Seule Sophie Freux de la Fuligineuse demeurait silencieuse, posant un regard presque inquisiteur sur les choses qui l’entouraient.

Autour d’elle, l’agitation sonore et visuelle était à son comble.

 Sous l’effet du psychotrope liquide, elle se mit à regarder ses compagnons comme si elle était en train de rêver, le cerveau rempli du brouillard d’une nostalgie indéfinissable.

 Elle accrocha ses yeux à ceux bleu lazurite de Pierre Corneille de la Crave, légèrement masqués par ses cheveux, à son costume de corbeau duquel s’échappait des manches et un col immaculés, à son début de barbe hésitant entre le négligé et le distingué, à son béret dont il ne se séparait quasiment jamais.

 Elle s’attarda sur Charles Cros de la Ravenne, sur son costume couleur ténèbres, sur ses cheveux longs et raides, sur sa barbichette enserrée dans de fines perles de chrysoprase et sur sa cravate qu’il avait passé autour du cou comme on passe une corde.

 Elle contempla Charlotte Choucas de Tours et ses deux longues mèches qui passaient devant ses yeux et sa peau brune et qui bondissaient d’un foulard qui était vissé en permanence sur sa tête, ses vêtements tout en sangles et en clous et ses longues bottes de combat pleines de lacets.

 Elle n’avait pas oublié ses amis.

 Pas encore.

 Et cependant, une impression vague et désagréable la taraudait sans qu’elle puisse ni la localiser, ni la nommer.

 Ce fut à ce moment onirique, trouble et tout trouvé, qu’une femme inconnue se présenta devant les yeux ébahis et embrumés d’alcool(s) des membres de Demi-deuil.

 « Veuillez pardonner mon audace, mais puis-je me joindre à vous ? » dit-elle.

La stupéfaction du petit groupe était à son comble.

Et pendant ce temps, un ange de plus disparut dans les limbes et dans l’indifférence générale.  

             

Ciel de Suie - Chapitre 3 - De l'influence des boissons sur le destin des jeunes filles -

Cacophoniste : critique musical dont l’occupation principale consiste à dresser une nomenclature des musiques cacoxénienne. Autant dire que cette activité n’amuse que lui…
Jean le Putrescent : héros musical de Cacoxène qui est connu pour avoir été le vocaliste des Phallophylles.
Nécrophonie : genre musical caractérisé par des tempi ultrarapides et par des vocalises dont la source est à situer quelque part du côté de l’intestin grêle.
Groupes représentatifs : Décollation Décorative, Taphophagie…
Thanatophonie : genre musical presque identique au précédent dont les seules différences résident dans la longueur des morceaux et dans le très haut niveau instrumental de ses exécutants.
Groupes représentatifs : Saprocratie, Ptomanthème
Biophonie : ce genre musical, créé en réaction aux excès décibéliques et aux barbaries rythmique de la nécrophonie et de la thanatophonie, se distingue par ses climats introspectifs, son chant où l’éthéré le dispute à l’évanescent et par l’usage d’instruments qui ne sont pas lampyrotechniques.
Groupes représentatifs : Rhodocosme, Nues artistiques
Erotophonie : genre musical né dans les recoins les plus secrets de la Panacée et qui s’attache à en restituer fidèlement le raffinement dépravé.
Groupes représentatifs : Catin Mélancolique, Ephèbe Syphilitique
La Freux : l’indigence du jeu de mot n’aura échappé à personne. C’est le seul sobriquet qu’aura pu trouver Charlotte Choucas des Tours pour énerver (pendant un temps) Sophie Freux de la Fuligineuse…
Trophocée : Curieusement, le cacoxénien, être rongée par l’amnésie, n’oublie jamais de manger. Aussi, on ne s’étonnera pas que la Trophocée soit un endroit très fréquenté.
Liqueur d’amnésine: la liqueur d’amnésine est l’alcool du dépressif par excellence : de l’oubli en bouteille.
Liqueur d’Hydropodie : la liqueur d’Hydropodie est le résultat de la distillation d’eau et de poisson provenant du lieu éponyme : une valeur sûre.
Phrénofrénésine : la Phrénofrénésine est l’alcool du créateur puisqu’un verre vaut une heure de visions d’un autre monde. Pour consommateurs avertis.
Larmes du Diable : la boisson appelée larmes du diable, bien que faiblement alcoolisée, est très populaire à Cacoxène. La raison de son succès est simple : l’absorption d’une faible dose suffit à colorer les yeux et les pleurs du consommateur du plus beau rouge qu’on puisse imaginer.

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